Mouvement social • Quand l’économique n’est plus le cœur du sujet

Sébastien Laye, chercheur associé à l’Institut Thomas More

       

16 décembre 2019 •


En ces temps incertains de réforme de retraites, il est bon de penser à nouveau en congruence avec son temps et de faire fi d’un économisme à tout crin : certes, le sujet des retraites est initialement économique, voire comptable, mais encore faut-il ici d’abord recontextualiser le problème économique, puis explorer la nature non économique du mouvement en cours.

La réforme présentée rate sa cible et ne résoudra rien au problème des retraites

On a redit à satiété, dans une de ces lapalissades qui saturent le débat public, que la question des retraites était un problème démographique. Ce n’est qu’une demi-vérité que ni une politique nataliste ni une politique d’immigration massive ne saurait corroborer. En réalité, la crise des retraites est étroitement corrélée à la question du chômage de masse. Celui-ci n’étant jamais descendu en deçà de 7,7% depuis trente ans (l’équipe actuelle enregistrant un modeste 8,6%), le déficit de cotisations pour atteindre l’équilibre du système est désormais permanent.

L’autre point saillant – un constat qu’il faut faire au-delà de toute idéologie – est que dans tous les autres pays, notamment européens, on trouve des niveaux variés de retraites par répartition et par capitalisation mélangées. La France se distingue par un niveau de capitalisation nulle – certes, certains dispositifs existent comme le Madelin mais ils sont loin d’être fiscalement incitatifs comme ailleurs pour se constituer une vraie épargne retraite, et puis fondamentalement pourquoi se constituer une épargne de retraite de précaution si on est déjà harassé de cotisations ? Le citoyen ne peut pas être soumis à une double peine en la matière… Ainsi, un euro injecté dans le système donne bien un euro de retraite (beaucoup moins en réalité car il y a des coûts de friction liés à la gestion du système), là où, malgré les vicissitudes des diverses classes d’actifs, sur une période de quarante ans de vie professionnelle, le rapport pour tout investissement est de un à sept. La plupart de nos partenaires européens ont un socle de retraite de répartition, tantôt financé par des cotisations, tantôt par l’impôt, complété par un volet libre de capitalisation, géré par les professions (mutualisme) ou le privé. Le modèle du mutualisme en particulier correspondrait bien à la France et à son histoire économique et sociale : sans compter que ce capital pourrait être mobilisé pour nos ETI et PMEs industrielles s’il est bien fléché par les pouvoirs publics.

La France approche la réforme des retraites soit par une vision paramétrique (celle de la droite classique, avec relèvement de l’âge de départ à la retraite ou augmentation des cotisations), soit par cette nouvelle (et vague car elle n’existe à l’état pur dans aucuns autres pays) retraite par points, qui est le meilleur moyen de ne pas avoir une idée précise de la pension que l’on touchera. Surtout, la réforme d’Emmanuel Macron pêche – au sens étymologique du mot péché, hamartia, manquer sa cible – par excès de zèle et d’étatisations : le constat est que diverses professions sont poly-pensionnés, c’est-à-dire qu’elles payent trop par rapport à leurs niveaux de pension. Il eut fallu alors tenter d’unifier les régimes du privé, en laissant le public en dehors de la réforme. Une telle réforme aurait garanti le futur des retraites de la majorité des Français sans introduire de moins-disant social : en d’autres termes, personne n’aurait été perdant, ce qui justifiait bien de mettre un terme aux injustices touchant certaines catégories du privé.

Elle force le gouvernement à étatiser un peu plus le système au nom du mythe de l’uniformité et de l’universalité. Avec une date de présentation (le 11 décembre, si proche de Noël) correspondant bien à l’agenda européen, il est évident que le gouvernement poursuit son bougisme économique en donnant des gages à Bruxelles au mépris de la rationalité économique. Ces petits arrangements de court terme, au mépris de nos intérêts économiques de long terme, ne sont pas à la gloire de cette équipe qui prétend incarner le « cercle de la raison ». Un retour aux fondamentaux de l’économie les aurait plutôt incités à introduire progressivement des espaces de liberté dans le système plutôt qu’à proposer ce grand big bang inutile : par ailleurs, on renverra le gouvernement à ce qui devrait être sa priorité, à savoir la lutte contre le chômage et la pauvreté.

Une énième itération de la secessio plebis

Maintenant que nous avons bien reposé les linéaments du problème, on peut aisément abandonner l’économie pour voir combien les enjeux de pouvoir derrière la crise sociale actuelle n’ont rien à voir avec l’économie du système des retraites. Pour qui sait discerner la vitalité de la vie quotidienne sur nos territoires, nos démocraties sont mutatis mutandis des duopoles entre des classes élitistes et des classes populaires, avec de la part de ces dernières, une délégation de pouvoir aux premières, par le truchement de la démocratie représentative. Ainsi, classiquement, comme le rappelle inlassablement Michel Maffesoli dans ses ouvrages, les classes gouvernantes disposent du Pouvoir, à savoir un mandat formel mais temporaire et délégué pour diriger le pays, mais la véritable Puissance demeure bien dans la vitalité quotidienne des peuples, leurs regroupements, leurs affinités, voire leur Imaginaire. Quand le Pouvoir jupitérien en haut accepte de représenter la Puissance chtonique d’en bas, le compromis démocratique fonctionne.

De manière irrépressible au cours des dernières décennies, la mondialisation effrénée, une nouvelle doxa chez les élites, les ont conduits à ne plus assumer ces liens avec les peuples, ce que Christopher Lasch décrivait déjà il y a vingt-cinq ans… Cette brisure nette a conduit à l’émergence de par le monde de gouvernements élitistes mus par leur propre autonomie et la défense de leurs propres intérêts. Cela fut manifeste aux États-Unis et dans d’autres pays, jusqu’à ce que le recours au vote populiste entrave cette évolution et tente à tâtons de trouver un nouveau compromis élites-peuples, encore assez récent et imparfait à dire le vrai. La France, malgré son refus apparent du néo-libéralisme, n’a pas été exempte du même phénomène, si ce n’est pour y voir sa force démultipliée du fait de la préférence de la bourgeoisie d’affaires française pour la technocratie.

Elle s’est coupée du Peuple pour soutenir une énarchie qui, par essence, n’avait aucun intérêt à incarner les masses populaires comme la première génération d’après-guerre. Le macronisme est une technocratie qui ne tient que par la couardise de la bourgeoisie d’affaires française. Ce modèle n’est pas inéluctable puisque dans la dernière période de la république romaine par exemple, les élites se sont déchirées entre optimates (ceux partisans d’une politique faite pour les meilleurs et les plus riches) et populares (les Marius, César et Antoine reprenant les revendications des masses) : ces derniers ont fini par écraser le premier camp vers les années 40 avant notre ère. Face au pouvoir actuel, incarnation jusqu’à l’absurdité du camp des optimates, le peuple fait sécession : et qu’on ne me juge pas sur l’emploi de ce terme  « peuple » : s’il faut calmer les ardeurs des chiens Cerbere de la statistique, le Pew Center classifie toute population entre 20% des plus aisés, 30% des plus pauvres et 50% entre les deux répartis dans la classe moyenne. Le peuple ce sont donc bien ces 80% de personnes dans tout pays qui n’ont pas accès au groupe des 20% des gens les plus aisés. Les autres se sont autonomisés d’eux-mêmes, bien avant la sécession du peuple actuelle. Donc ce dernier en France, encore plus depuis l’élection de Macron, structurellement beaucoup plus minoritaire que ses prédécesseurs (et avec une base quasi nulle dans les masses populaires), manifeste sa secessio plebis tantôt par le refus du politique, tantôt par la crise sociale. Les syndicats – qui sont heureux de revenir dans le jeu politique après leur apathie du début du quinquennat – ont beau jouer la revanche face à un président qui s’est débarrassé un peu hâtivement des corps intermédiaires, ils ne représentent que peu de poids dans ce mouvement.

Ce Pouvoir qui a dénié toute importance à la Puissance du peuple se trouve désormais face à des revendications populaires de démocratie directe et de grand débat permanent, avec contestation directe des réformes. D’abord parce qu’ elles étaient trop vagues dans le programme de Macron (chacun pouvait trouver de quoi le satisfaire dans ce programme catalogue vague et incohérent à divers égards, simplement destiné à appâter le chaland). Ensuite, pourquoi respecter la représentativité si le compromis démocratique fondamental est nié en permanence, au profit d’engagements auprès de Bruxelles ou de la prévalence des mesures (pourtant souvent surannées) favorites de la technocratie française ?

Ce petit monde de l’entre soi, réunissant haut fonctionnaires, politiques et de gauche et de droite acoquinés ensemble, et la partie la plus veule de la bourgeoisie d’affaires, a joué avec le feu de manière bien cavalière et autoritaire. Si les pouvoirs précédents maintenaient nolens volens une forme de compromis démocratique, l’actuel l’a fait voler en éclat. Sans nier le caractère spécifique et primordial de la question des retraites dans l’imaginaire du peuple français, il n’y a point pour nous de spécificité de cette crise sociale : l’explosion du compromis entre Pouvoir des élites et Puissance du Peuple ne cesse et ne cessera de susciter des vagues de violence et de crises sociales, voire révolutionnaires, jusqu’à ce que par tâtonnements, un nouveau point d’équilibre émerge. Je ne suis pas de ceux partisans de la politique du pire et je suis convaincu qu’un tel équilibre peut émerger de manière pacifique et démocratique.