Le sommet de Pau et la « guerre des sables » du Grand Sahara

Jean-Sylvestre Mongrenier et Sophie de Peyret, chercheurs associés à l’Institut Thomas More

       

13 janvier 2020 •


Ce lundi 13 janvier 2020, la ville de Pau accueille un sommet entre la France et les pays qui composent le G5-Sahel. Cette structure regroupe le Mali, le Niger, le Burkina Faso, la Mauritanie et le Tchad. L’objectif est de lutter ensemble contre le djihadisme qui sévit dans un espace aussi vaste que l’Union européenne. Pour le Président français, la finalité de ce sommet est de réaffirmer l’engagement français sur ce front et de renforcer la coopération avec les États de la zone concernée. De fait, les enjeux de sécurité sont majeurs et irréductibles au seul Sahel.

Certains estimeront que la menace djihadiste est exagérée, mais les faits sont là. L’« État islamique au Grand Sahara », le « Rassemblement pour la victoire de l’Islam et des Musulmans » (une franchise d’Al-Qaïda) et quelques autres katibas rivalisent dans cette guerre des sables et sèment le chaos.

Pourtant, la masse territoriale du Sahara ne s’interpose-t-elle entre l’Europe du Sud et ce « Sahelistan » en puissance ? Enfin, les pays nord-africains ne pourraient-ils pas être transformés en États tampons, soutenus et financés par l’Europe, afin de veiller à la sécurité du “limes” méditerranéen ?

Il importe ici d’intégrer la fragilité du Grand Maghreb. À l’intersection de l’Afrique du Nord et du Proche-Orient, les « Nassérides » tiennent en main l’Égypte, mais ils ne viennent pas à bout de l’insurrection du Sinaï. Plus à l’ouest, la Libye glisse dans le chaos. L’incapacité de la France et de l’Italie à s’accorder, et le refus d’envisager l’envoi d’un corps expéditionnaire au sol ouvrent un boulevard à la Russie ainsi qu’à la Turquie. La Tunisie est incertaine et le géant territorial algérien, il risque de s’effondrer sur lui.

Le Maroc, seul allié fiable

Schématiquement, le Maroc demeure le seul allié fiable. Forte de sa légitimité religieuse, la dynastie alaouite conduit une politique intelligente dans la région et sur les confins de l’arc sahélo-saharien. Afin de contrer le littéralisme belliqueux et fanatique de l’État islamique, Mohammed VI, Commandeur des Croyants, promeut les dimensions artistique, philosophique et strictement spirituelle de l’Islam. La présence d’Ahmed Tawfiq proche de la confrérie Boutchichiyya, au ministère des Affaires islamiques est significative. Cible privilégiée du djihadisme, les confréries soufies concentrent en effet tout ce que le Maroc représente et soutient.

Selon la même logique, le Maroc promeut une importante confrérie d’Afrique de l’Ouest, la Tijaniyya, dont le mausolée du fondateur est situé à Fès. Un pèlerinage d’envergure s’y déroule, conférant à ce lieu le surnom de « deuxième Mecque », ce qui lui assure pouvoir et influence sur les réseaux tijanes du Grand Sahara. L’objectif du Maroc est de s’imposer comme leader d’un courant religieux fondé sur la wasatiyya (le « juste milieu ») et susceptible de contrer les discours extrémistes.

Il va sans dire qu’une telle politique doit être soutenue: la lutte contre le fanatisme se joue également dans les domaines de la théologie, de la mystique et de la spiritualité. Il importe que cette entreprise de longue haleine soit conduite par les représentants d’un Islam à la fois enraciné et traditionnel, prioritairement soucieux du salut de leurs coreligionnaires (voir Sophie de Peyret, Nation et religion : l’expérience marocaine, Institut Thomas More, décembre 2019).

Le sort des armes

Le combat repose aussi sur le sort des armes, ce qui nous ramène au Sahel. La dégradation de la situation y menace les succès opérationnels remportés lors de l’opération « Serval » (2013), avant de mettre sur pied le G-5 Sahel (2014). Malgré les efforts de la France, l’épreuve met en évidence les insuffisances des États du Mali, du Burkina Faso, et du Niger. De leur côté, les groupes djihadistes se sont adaptés, infligent de lourdes pertes aux armées de ces États et remplissent le vide politique. Le Nord-Mali échappe à l’emprise de Bamako et le tiers du Burkina Faso n’est plus contrôlé. Au cours de l’année 2019, cette guerre des sables a fait 6 700 victimes et chassé 900 000 personnes. Le chaos s’étend sur un axe nord-sud. Outre l’hinterland du Grand Maghreb, il menace les États riverains du golfe de Guinée (Afrique occidentale).

Dans cette guerre des sables, la France n’est pas seule. L’appui logistique des États-Unis ainsi que leur « parapluie informationnel » sont essentiels au succès de l’opération « Barkhane ». Liés aux Français dans le cadre des accords de Lancaster House, les Britanniques sont présents, avec des hélicoptères lourds et une centaine de militaires. Parallèlement, l’Union européenne conduit une mission de formation de l’armée malienne, et une dizaine de pays européens ont accepté de rejoindre une coalition de forces spéciales (la force « Tabuka »). Enfin, la MINISMA (Mission des Nations unies pour la stabilisation au Mali) est également sur le terrain.

En revanche, l’armée française assure l’essentiel des missions de combat. Pourrait-il en être autrement ? Il semble dans l’ordre des choses que l’appui de ses alliés européens soit limité à la logistique, à la formation et à la fourniture d’équipements. Quant au G5-Sahel, il se heurte à des obstacles structurels. Au vrai, Paris a des intérêts et des responsabilités spécifiques dans cette région du monde. Il lui revient de les assumer et elle ne saurait s’en plaindre: le statut international de la France et son rôle de puissance sont en jeu.

Une « guerre des sables » pas « gagnable » ?

Enfin, d’aucuns répètent que cette guerre des sables n’est pas « gagnable ». En vérité, elle ne s’inscrit pas dans le champ des conflits clausewitziens, entre États qui partageraient le même code civilisationnel, tenus par les obligations du droit de la guerre. Ce type de guerre asymétrique met la France aux prises avec une nébuleuse d’acteurs exotiques et anomiques constamment régénérés par le fanatisme, le tribalisme et l’islamo-gangstérisme.

Le fait qu’aucune victoire en bonne et due forme ne puisse être acquise ne saurait justifier que l’on jette le manche après la cognée. La formation d’un « Sahelistan », à l’interface de l’Afrique du Nord et de l’Afrique subsaharienne, aurait des répercussions majeures jusqu’en Europe. Il ne s’agit pas tant de vaincre que de conjurer le pire. Interrogé par une radio nationale, le général François Lecointre résume la situation dans laquelle l’armée française se trouve: « Un soldat doit être capable de se satisfaire de ce que le pire est évité. Aujourd’hui, parce que notre action est constante, nous faisons en sorte que le pire soit évité » (France Inter, 27 novembre 2019).

Est-ce assez pour remplir le cœur de Sisyphe ? Soyons assurés en tout cas qu’il ne sera pas possible pour l’Europe de se retrancher derrière d’illusoires parapets. Le déclin occidental accroîtra la nécessité de nouveaux engagements extérieurs, la force des armes ayant pour tâche de compenser la perte d’influence sur le cours des événements. Il faut donc tenir et maintenir.