Énergie • L’UE rejette le gaz quand le reste du monde l’adopte

Jean-Pierre Schaeken Willemaers, président du pôle Energie, Climat, Environnement de l’Institut Thomas More

      

14 février 2020 •


Alors que la Commission européenne et la majorité des États membres ont décidé, dans le cadre de la politique bas carbone, de renoncer aux combustibles fossiles, y compris le gaz, dans les plus brefs délais et au plus tard en 2050, les autres pays dans le monde, à part quelques rares exceptions, se gardent bien de prendre pareils engagements. Ils considèrent, en effet, que ces carburants contribuent à leur prospérité et, pour nombre d’entre eux, à l’amélioration de leur condition de vie.

Le gaz en pleine expansion

Le gaz apparaît de plus en plus comme une source d’énergie de choix pour les décennies à venir et est susceptible de le rester au-delà de 2050. Trois facteurs dominent le marché gazier : les importations chinoises de gaz, la demande croissante de l’industrie pour cette matière première et la production américaine de gaz de roche-mère en forte hausse.

Selon l’International Energy Agency (IEA), la consommation globale de gaz en 2018 a connu sa plus grande expansion depuis 2010, dominée par les États-Unis et la Chine (ces deux pays représentant environ 70% de la croissance du marché mondial) et dans une moindre mesure par certains pays émergents (1).

En 2018, le gaz a contribué, dans le monde, à plus de 40% de la croissance de la consommation énergétique et représentait environ 24% des besoins énergétiques (2). Sa consommation globale continuera de croître. Elle atteindrait, toujours d’après l’IEA, environ 4 100 milliards de m3 d’ici à 2023 avec une progression annuelle de 1,6% dont plus de la moitié est due aux pays asiatiques conduits par la Chine (3). Quant à la production mondiale, elle n’a cessé d’augmenter ces dernières décennies. La part des États-Unis a crû de manière quasi continue, surtout grâce au gaz de roche-mère depuis une dizaine d’années.

Le Qatar, premier exportateur mondial de gaz naturel liquéfié (GNL), a annoncé une importante augmentation de la production de celui-ci de 77 millions de tonnes par an en 2019 à 126 millions de tonnes par an en 2027, ainsi qu’une hausse de ses réserves prouvées de gaz (4). D’une manière générale, le Moyen-Orient poursuit, depuis une décennie, sa transition du pétrole vers le gaz pour satisfaire ses besoins énergétiques domestiques.

La croissance de la consommation de gaz dans les pays émergents est soutenue par une forte expansion économique et par une politique de réduction de la pollution de l’air conduisant, notamment, au remplacement progressif du charbon par le gaz nettement moins polluant.

L’Afrique et l’Inde comptent parmi les régions de forte croissance de la consommation de gaz. Cette tendance n’est pas susceptible de s’inverser dans un avenir prévisible d’autant plus que son utilisation dans la production de chaleur et dans le secteur industriel s’est fortement développée ces derniers temps. En revanche, en Amérique centrale et du sud, la consommation de gaz est plutôt stagnante.

Le gaz reste indispensable

L’Accord de Paris de 2015 sur la transition énergétique dans le cadre de la réduction drastique des émissions de GES (gaz à effet de serre) requise pour maintenir, selon le GIEC, la température moyenne globale de l’atmosphère bien en-dessous de 2°C, devrait contribuer de manière significative à l’expansion de l’utilisation du gaz en Europe, vu que :

  • le gaz jouit d’une souplesse d’utilisation dans le système électrique et de production de chaleur dans une mesure que ne peuvent atteindre d’autres combustibles ou technologies ;
  • sa combustion n’émet quasi pas de particules ni de dioxyde de soufre et bien moins de CO2 que celle du charbon et de l’essence ;
  • une centrale à gaz à cycle combiné émet 350 grammes de CO2 par kWh, moins de la moitié des émissions d’une centrale à charbon supercritique, pour la génération de la même quantité d’électricité ;
  • les centrales à gaz offrent des caractéristiques techniques et économiques qui leur permettent de compenser au mieux l’intermittence de la production éolienne ou photovoltaïque.

Il y a d’autant moins d’urgence de renoncer au gaz dans la production d’électricité européenne que :

  • les ressources gazières sont abondantes (les gisements de gaz de roche mère y contribuent de manière significative) et bien distribuées du moins en ce qui concerne le gaz conventionnel. De nouveaux gisements sont régulièrement découverts. Des régions à haut potentiel sont encore très peu prospectées ;
  • les centrales à gaz sont indispensables encore pour des décennies, dans le cadre d’une politique bas carbone conduisant à une pénétration croissante du renouvelable intermittent, pour compenser à moindre frais la discontinuité de production électrique de l’éolien et du photovoltaïque ;
  • les développements technologiques permettront de limiter encore davantage les émissions de gaz indésirables résultant de la combustion ;
  • les centrales thermiques brûlant du gaz permettent de gérer beaucoup plus facilement l’équilibre du réseau électrique, en particulier en ce qui concerne les réglages de fréquence. Les productions éoliennes et photovoltaïques sont de peu, voire d’aucune utilité pour les réglages secondaires et tertiaires ;
  • les centrales à gaz ne contribuent pas à l’explosion des prix de l’électricité, comme c’est le cas pour une pénétration croissante de l’éolien et du photovoltaïque ;
  • la production thermique d’électricité ne requiert pas de stockage d’énergie pour assurer l’équilibre entre l’offre et la demande, contrairement à la génération éolienne et photovoltaïque.

L’erreur stratégique européenne

La volonté obsessionnelle de l’UE de sortir le gaz du mix énergétique, d’ici à 2050, ne relève-t-elle pas d’une idéologie de la décroissance dont une des conséquences néfastes est d’affaiblir l’économie européenne (et donc d’appauvrir la population) par rapport à celle d’autres pays, dont la Chine, les États-Unis et la Russie, qui se gardent bien de s’engager dans une aventure aussi délétère ?

Les centaines de milliards d’euros dépensés dans le cadre de la politique bas carbone européenne seraient plus utiles s’ils étaient consacrés à des projets énergétiques efficaces et profitables à l’ensemble de la population au lieu de subventionner le secteur du renouvelable intermittent aux dépens de la plupart des citoyens.

Notes •

(1) IEA, Gas 2019. Analysis and forecast to 2024, juin 2019, disponible ici.

(2) BP, Statistical Review of World Energy, juin 2019, disponible ici.

(3) IEA, Gas 2018. Analysis and forecasts to 2023, juin 2018, disponible ici.

(4) « Le Qatar va augmenter sa production de gaz », Connaissance des énergies, 25 novembre 2019, disponible ici.