Migrants • Pourquoi l’UE n’était pas prête à endiguer une nouvelle crise

Interview de Jean-Thomas Lesueur, délégué général de l’Institut Thomas More

          

4 mars 2020 •


Alors que son offensive syrienne l’a isolé sur la scène internationale, Erdogan enfreint l’accord conclu avec Bruxelles en 2016 et ouvre à nouveau ses frontières vers l’Europe aux réfugiés présents sur le sol turc. Cette crise était-elle prévisible ?

C’est en tout cas une hypothèse qui aurait due être envisagée par les Européens et qui ne l’a manifestement pas été. Preuve d’une irresponsabilité coupable dont il faut espérer qu’elle ne va pas se transformer en faute tragique dans les prochains jours. Pourquoi ?

Toute considération morale mise à part, on peut regarder l’accord du 18 mars 2016 entre l’Union européenne et la Turquie comme la réponse circonstancielle et pas trop regardante à une urgence brûlante. Il y avait un incendie (des millions de migrants en route en direction de l’Europe), l’Union européenne a payé pour que le pompier turc intervienne. L’intervention a coûté cher mais a fonctionné, avec 90% de franchissements de frontière de moins en avril 2016 par rapport à mars (chiffres Frontex). Du strict point de vue de l’efficacité, cet accord se justifiait. On peut toujours pousser des cris d’orfraies en expliquant qu’on n’aurait jamais dû traiter avec Erdogan. On peut aussi penser que la situation exigeait de trouver un accord avec la Turquie. Il fut trouvé.

Là où il y a irresponsabilité et faute de la part des Européens, c’est ailleurs, c’est après, me semble-t-il : en n’ayant pas envisagé pendant quatre ans que le pompier pourrait se transformer en pyromane (ce qui arrive aujourd’hui) et en n’ayant pas sérieusement cherché à se passer de ses services pour assumer eux-mêmes la garde et la surveillance de leur frontière. Comme toujours dans l’Union européenne, une fois la phase aigüe de la crise passée, le ronron l’emporte.

Le gouvernement grec a demandé l’aide de l’Union européenne, et notamment de l’agence Frontex. Depuis la crise migratoire de 2015, l’UE s’est-elle dotée de moyens supplémentaires pour faire face à une telle situation d’urgence ?

Pas sérieusement. Après 2015-2016, il y a eu des sommets, des réunions, de nombreuses déclarations qui laissaient croire que l’Union européenne allait prendre ces questions au sérieux. Le Conseil du 28 juin 2018 fixait par exemple l’objectif d’un « contrôle véritablement effectif des frontières extérieures de l’UE » pour empêcher « que ne se reproduisent les flux incontrôlés de 2015 et endiguer davantage les migrations illégales sur toutes les routes existantes et émergentes ». Pour cela, on annonçait notamment le renforcement massif de Frontex, avec la « création d’un contingent permanent de garde-frontières et de garde-côtes européens de 10 000 agents opérationnels dotés de pouvoirs exécutifs » (Conseil de l’UE du 8 octobre 2018).

Ces 10 000 agents devaient être disponibles sous deux ans, c’est-à-dire 2020. Mais un vote du Parlement européen du 17 avril 2019 a repoussé l’échéance à 2027 – avec un déploiement partiel de 5 000 agents en 2021.

Le président français a précisé sur Twitter qu’il souhaitait « éviter une crise humanitaire et migratoire ». Concrètement, que peut la France, et que peut l’Europe, pour faire pression sur Erdogan ?

A l’occasion du Conseil des ministres de l’Intérieur qui se tient ce mercredi, l’Union européenne va annoncer la mobilisation de Frontex, le lancement d’une opération rapide de soutien à la Grèce et à la Bulgarie, l’envoi d’agents et de matériels sur place (notons que, compte tenu de ce qu’on vient d’indiquer, ce sont des agents que les États membres délèguent à Frontex). Ces agents, qui seront donc des gardes-frontières, viendront, sous cinq jours, soulager les forces de l’ordre et les soldats grecs et bulgares qui pourront se consacrer à des missions de maintien de l’ordre.

Mais il faut relever deux aspects qui distinguent la situation actuelle et de celle de 2015 : ce ne sont pas des réseaux criminels qui poussent les migrants vers les frontières mais un État, la Turquie ; et c’est par la force et la violence que ces migrants prétendent entrer, en jetant des pierres, des cocktails molotov, etc. sur les forces de l’ordre. Ces deux aspects justifient une position de fermeté absolue qui, j’espère, sera tenue et respectée par les Européens.

Voilà ce que peut concrètement faire l’Union européenne pour répondre à l’urgence. Mais ce n’est qu’une partie de la réponse. L’autre partie, la plus importante, est politique : comment faut-il traiter la Turquie désormais ? Elle n’est plus une amie, ni une alliée. Faut-il la traiter en ennemie ? Si on suit Julien Freund qui affirme qu’on ne choisit pas son ennemi mais que « c’est lui qui vous désigne », alors les déclarations hostiles à répétition d’Erdogan ne laissent guère de doutes. Les Européens ont intérêt à s’y préparer…