Épidémie ou pas, la France allait droit vers la récession en 2020

Sébastien Laye, chercheur associé à l’Institut Thomas More

       

24 mars 2020 •


Notre chercheur Sébastien Laye tient désormais une chronique bimensuelle dans Capital.


Oui, le coronavirus est un choc exogène et imprévu, un de ces cygnes noirs identifiés par Nassim Taleb. Son impact parallèle sur l’offre et la demande devrait faire perdre 2 points de croissance par mois de confinement. Sans parler de son effet pendant plusieurs trimestres sur l’activité, qui ne peut retrouver immédiatement son niveau de début d’année. Et d’aucuns d’observer l’écroulement des marchés financiers, la mécanique en apparence inéluctable du gel de toute l’économie, et de qualifier (oui, on entend cette petite musique de la part d’investisseurs et de chefs d’entreprise) ces réactions de disproportionnées, ou d’appeler de manière indécente aux bonnes affaires. Alors, perçons ici le voile de la fumisterie de certains économistes et politiques.

Coronavirus ou pas, l’économie française s’acheminait vers une récession cette année : à partir d’un pic de croissance mondiale atteint fin 2017 (se soldant par une croissance de plus de 2% en France), notre économie, en particulier plus récemment l’indice PMI de l’activité industrielle, ne cessait de ralentir. Sur le dernier trimestre 2019, elle était même en contraction de 0,1% et le premier trimestre avait du mal fin février à s’acheminer vers une croissance positive, laissant craindre une récession officielle (deux trimestres de recul consécutif du PIB) dès fin mars. Le cœur industriel de l’Europe, principalement allemand, était déjà en contraction et aurait inéluctablement entraîné notre économie dans son sillage.

Le coronavirus représente bien sur un trou béant (mais temporaire) dans nos économies, et il nous mène au bord de l’abysse de la très forte récession ou même de la dépression : mais sans lui, la récession aurait été quand même avec nous en 2020. Ce caractère “naturel” de la récession doit d’ailleurs nous amener aux conditions du redressement : ceux qui attendent après la période de confinement un rattrapage rapide en mai risquent fort de découvrir les faiblesses intrinsèques de l’économie française…

Coronavirus ou pas, une orgie de spéculation, d’endettement et d’argent facile depuis dix ans nous menaçait d’une déflagration financière à tout instant, comme je le montrais dans mes travaux en septembre 2018. Aucune leçon de la crise financière de 2008 n’ayant été retenue, le stock de dettes mondiales improductives et de mal investissement, déjà responsable de la crise des subprimes, n’aura cessé d’augmenter de 2010 à 2020 : abreuvés par le robinet du crédit des banques centrales, notamment en Europe (qui ne sera jamais sortie des programmes d’assouplissement quantitatif et des taux d’intérêt proches de zéro), nous avons augmenté les probabilités de crises financières.

En effet, au plus un système économique est endetté par rapport à la richesse qu’il produit, au plus un catalyseur, endogène (propre au système, comme la faillite d’une banque) ou exogène (extérieur, comme le virus ou le 9/11), le conduit facilement à la dépression.

Nous avons aussi incité les agents à prendre des risques inconsidérés. Avec la certitude que les banques centrales continueraient à soutenir les économies ad vitam aeternam, nombre d’agents financiers (mais pas que, on citera aussi les ménages et leurs achats immobiliers inconsidérés) ont cru à la disparition du risque. La suppression du risque et de toute volatilité – illusoire – conduit à accepter des valorisations sans rapport avec la réalité des actifs. Toute règle de discipline financière et d’analyse de crédit a été abandonnée au profit de cet aléa moral : « la banque centrale sera toujours là ».

Ces comportements spéculatifs ont été décrits par l’économiste Minsky et nous étions juste avant le virus à ce que la théorie économique appelle « un moment Minsky » : la stabilité lénifiante du système, artificielle, était devenue le facteur de déstabilisation en lui-même. La moindre mauvaise nouvelle – ce fut la propagation du virus en Occident – devait abattre le château de cartes.

Ces deux éléments (ralentissement naturel mais récessif de l’économie française, instabilité du système financier mondial) ne nous incitent pas à l’optimisme. Premièrement, s’agissant de la sortie de crise, qui ne saurait être rapide et effective dès le mois de mai comme nous l’entendons sur certains plateaux télé. Deuxièmement, car il ne faudrait pas perdre les leçons de la future crise économique en se défaussant sur le virus : une vaste réflexion d’ensemble sur nos systèmes économiques et financiers (qui n’a pas eu lieu après la crise de 2008) est plus qu’impérieuse quand la crise sanitaire sera derrière nous…