Le chômage partiel n’empêchera pas… le chômage !

Sébastien Laye, chercheur associé à l’Institut Thomas More

       

20 avril 2020 •


L’esprit humain est ainsi fait que pris dans la tourmente, dans l’inconnu, il se raccroche à quelques idées simples souvent fallacieuses : les économistes connaissent bien ce biais cognitif. Ainsi, une omerta pèse lourdement dans le débat public français actuel pour dissimuler le chômage inhérent à cette crise : on préfère parler de la solidité du dispositif de chômage partiel (près de 9,6 millions de Français en bénéficient pour un coût faramineux pour les finances publiques) et à peine commence-t-on à évoquer la hausse des inscriptions régulières (hors chômage partiel) à Pôle Emploi, qui était, pour la première semaine d’avril, de 7% par rapport à la même semaine en 2019.

Point de telles pudeurs aux États Unis. Ainsi, là où avec un système de protection moins généreux, les Américains constatent un taux de chômage galopant (déjà à 12%), nulle statistique déprimante sur le taux de chômage ne vient démoraliser les Français. Pourtant, ce serait une fable de croire que le chômage partiel va être maintenu ad vitam aeternam, comme il serait tout aussi vain de pointer le taux maximal de chômage qui sera atteint au plus fort de la crise (en mai-juin en France après le déconfinement) ; non, à dire le vrai, ce qui compte, c’est le taux de chômage en sortie de crise vers la fin de l’année.

On sait désormais que ce taux dépendra de la croissance ou du moins de la perte de PIB : à cet égard, chaque mois de confinement nous fait perdre 2,5% du PIB ; après l’erreur monumental du ministre Le Maire, qui pensait encore le mois dernier que nous partions sur une base de croissance, pré-virus, de 1,3% en 2020 (alors que nous étions proche des zéro et de la récession), il a fallu réviser plusieurs fois la croissance à la baisse : pour ce raté, pour le deuxième mois de confinement, et finalement pour les conséquences de moyen terme, puisque toute l’économie ne va pas repartir immédiatement lors du déconfinement et que l’on peut d’attendre à une série de faillites à l’automne.

Ainsi, cette contraction du PIB de 7-8% fera sentir ses effets sur l’emploi sérieusement de juin à novembre. Loin d’atteindre son niveau de plein emploi (vers 5-6%), l’économie française (DOM-TOM inclus) était avant la crise à un niveau de chômage de 8,4% pour 2,4 millions de chômeurs. A l’aune des chômeurs partiels (certains ne reprendront pas durablement leur emploi dans la restauration, l’hôtellerie, etc.) et des faillites envisageables, ce sont près d’un million de personnes qui au-delà d’une simple période d’ajustement (par exemple le restaurant qui rouvre ses portes fin juin mais demande à un serveur de se mettre au chômage et de ne revenir qu’à la rentrée) vont se retrouver en vrai chômage.

Avec une population active relativement stable en France à environ trente millions de personnes (peu de formation de nouveaux ménages en cette année troublée mais quelques étudiants arrivant sur le marché de l’emploi même si beaucoup prolongeront leurs études), le chômage devrait avoisiner son record de l’époque de la crise des dettes européennes en 2011-2012, soit 11% ; dix ans pour en revenir au même niveau avec une diminution à peine perceptible, de 11% à 8,4%, qui aura pris (le mouvement positif s’était enclenché en 2014) près de cinq ans ! Si 2020 sera consacré aux situations d’urgence sociale, la prévalence du fléau du chômage va rapidement se rappeler à nos consciences.

On l’aura compris, la question du chômage, jamais réglée dans l’espace des politiques économiques et publiques, va revenir au centre des débats probablement dès le début 2021. Nul doute que les futures échéances électorales verront les débats se cristalliser autour de ce désastre.