Au-delà du Bassin levantin, l’avenir incertain de l’alliance turque

Jean-Sylvestre Mongrenier, chercheur associé à l’Institut Thomas More

          

14 septembre 2020 •


Les revendications turques dans le Bassin levantin et l’envoi de navires d’exploration sismiques, escortés par des bâtiments militaires, ont généré de graves tensions avec la Grèce et la République de Chypre. D’aucuns redoutent un conflit armé en Méditerranée orientale. Dans un tel contexte, la proposition de Jens Stoltenberg, secrétaire général de l’OTAN, d’ouvrir un espace de négociation entre la Turquie et la Grèce est la bienvenue (4 septembre). De même celle de Charles Michel, Président du Conseil européen, en faveur d’une « Conférence multilatérale sur la Méditerranée orientale ».

Encore faut-il être conscient du fait que les instances euro-atlantiques ne constituent pas des acteurs géostratégiques. Par ailleurs, il serait vain de croire que Recep Tayiip Erdogan, en position de force, soit prêt à une solution négociée. A l’instar de Vladimir Poutine en Géorgie et en Ukraine, il pratique une politique du fait accompli.

Aussi doit-on souligner l’importance stratégique de l’« initiative » lancée par la France, la Grèce, Chypre et l’Italie qui ont récemment conduit des exercices militaires communs en Méditerranée orientale. Ce « Quad » sud-européen vient partiellement combler le vide géopolitique généré par la réticence américaine à se poser en puissance arbitrale. Sans modification du rapport des forces, le Président turc ne sera pas incité à chercher la voie d’un compromis dans le respect du droit international.

Révisionnisme géopolitique

Cette initiative sud-européenne fait écho à la constitution, au début de l’année 2020, d’un Forum régional (EastMed Forum) qui regroupe les pays engagés dans l’exploitation de gisements gaziers levantins (Chypre, la Grèce, Israël, l’Italie, la Jordanie). A certains égards, ce regroupement préfigure l’alliance de ceux que menace le révisionnisme géopolitique turc.

Au vrai, cette reconfiguration doit être replacée dans le cadre de la « plus grande Méditerranée », ce vaste ensemble spatial qui inclut la mer Noire, le golfe Arabo-Persique et la mer Rouge. De fait, les Emirats arabes unis ont dépêché des forces aériennes sur la base de Souda (Crète), un tel déploiement liant les problèmes géopolitiques de l’Orient méditerranéen et du Moyen-Orient.

Par ailleurs, le récent accord diplomatique entre Jérusalem et Abou Dhabi, préfiguration d’une possible alliance entre l’État hébreu et certaines nations arabes, prolonge vers l’est le regroupement de pays engagés dans le EastMed Forum. Si les synergies israélo-arabes visent d’abord à contenir la menace iranienne, elles pourraient également contrebalancer les ambitions turques dans le golfe Arabo-Persique, en mer Rouge et dans la Corne de l’Afrique (voir l’ouverture de bases turques au Qatar et en Somalie).

Il faut espérer que ces évolutions géopolitiques, couplées à l’ouverture de pistes pour une négociation en Méditerranée orientale (recours à un arbitrage international, étude d’un mécanisme de péréquation permettant aux Chypriotes turcs de bénéficier de la rente gazière) inciteront Ankara à privilégier la paix et le droit. Pourtant, rien n’est assuré. Les revendications d’Erdogan s’inscrivent dans la doctrine de la « Patrie bleue » (Mavri Vatan) : la Turquie doit s’approprier ou prendre le contrôle de l’espace maritime environnant. Et les atermoiements à l’égard des agissements russes et turcs sont interprétés comme des signes du déclin de l’Occident.

Bref, Erdogan pose la Turquie en « État perturbateur » appelé à prendre la succession de l’hégémonie occidentale en Méditerranée. La volonté de commander de nouveaux S-400 russes, malgré les sanctions américaines, et l’achat peut-être de chasseurs russes (à la place des F-35), montrent qu’elle ne craint pas de s’associer plus étroitement à Moscou. Les rivalités de puissance turco-russes n’excluent pas des coopérations concrètes, avec leurs retombées en Méditerranée occidentale et dans la zone sahélo-saharienne.

Alliance anti-occidentale

Certes, on ne saurait ignorer l’importance pour l’OTAN du territoire turc ou le fait que les intérêts de sécurité de ce pays n’ont pas été suffisamment pris en compte. Il reste que les visées géopolitiques d’Erdogan vont bien au-delà, l’obtention d’une zone tampon en avant de la frontière turco-syrienne ne suffisant pas à satisfaire ses ambitions. Avec le recul, il appert que la direction prise par la politique étrangère turque s’inscrit dans un mouvement de fond.

Plutôt que de se livrer à un énième exercice d’introspection sur le thème du « Who lost Turkey ? », il importe donc d’envisager le ralliement d’Ankara à une alliance anti-occidentale, selon une logique plus eurasienne que néo-ottomane. Dans l’immédiat, l’intérêt que Vladimir Poutine porte à la Turquie s’explique en effet par la volonté de détruire les alliances occidentales.

Les États-Unis et leurs alliés européens disposent pourtant d’autres options stratégiques, en mer Noire (Roumanie, Bulgarie, Ukraine), dans l’Orient méditerranéen (Grèce, Chypre, Israël) ainsi qu’au Moyen-Orient et dans le golfe Arabo-Persique (Jordanie, Emirats arabes unis). Et si Erdogan persistait dans ses orientations géopolitiques, Washington ne pourrait indéfiniment reporter les décisions à prendre. Alors, il faut espérer que les membres fondateurs de l’OTAN, sous une forme ou l’autre, sauront refonder le pacte qui lie entre elles les nations occidentales.