Face au terrorisme islamiste, nous devons mener une politique intégrale

Entretien avec Jean-Thomas Lesueur, délégué général de l’Institut Thomas More


       

23 octobre 2020 •


La lutte contre le terrorisme islamiste n’est pas un simple défi sécuritaire mais un combat de civilisation, analyse Jean-Thomas Lesueur, qui soulève en particulier la question de l’immigration, de l’intégration, de l’éducation et de la culture.


Dans la note que vous publiez, vous appelez à une « politique intégrale » de réponse à l’islamisme. Qu’est-ce qui fait selon vous défaut dans le discours politique actuel ?

Je crains qu’on ne se précipite, tête baissée, dans un nouveau catalogue de mesures à caractère policier et judiciaire sans traiter en profondeur le terreau social, culturel et anthropologique sur lequel prospère l’islamisme. Non pas qu’il n’y ait rien à faire en matière de police et de justice : la réponse sécuritaire doit s’adapter à la menace et aux mutations de l’hydre islamiste bien sûr.

Mais je fais remarquer que, depuis les années 1990, la France a adopté près de cinquante normes (lois, décrets, ordonnances) à vocation sécuritaire et je ne sache pas qu’au-delà de la seule problématique du terrorisme, la sécurité des Français soit mieux assurée qu’il y a trente ans. A quoi il convient d’ajouter que tout cet arsenal n’est pas sans effet sur nos libertés. Je rappelle aussi que pendant les deux années que nous avons passées sous le régime de l’état d’urgence (du 14 novembre 2015 au 1er novembre 2017), on recense douze attentats, attaques ou tentatives d’attentats. Bref, j’ai peur qu’on fétichise un peu trop une approche sécuritaire nécessaire mais pas suffisante.

Si Jérôme Fourquet, qui évalue dans vos colonnes à 750 000 le nombre des musulmans « épousant la vision du monde véhiculée par les tenants de l’islamisme radical », a raison, il est évident que nous sommes devant un défi considérable, un enjeu de civilisation. Par « politique intégrale », j’entends donc une politique coordonnée et de longue haleine qui affronte fermement tout ce qui reste une fois qu’on a annoncé un énième train de mesures policières et judiciaires – l’essentiel selon moi : l’immigration, l’intégration, l’éducation, la transmission culturelle et la lutte contre les nihilismes qui taraudent notre société post-moderne.

Pour illustrer mon propos, je pense que la première et principale mesure du projet de loi contre le séparatisme, annoncé par le président de la République, devrait être le renforcement drastique de l’enseignement du français à l’école (de la maternelle au lycée) – et évidemment pas de l’arabe. La priorité des priorités est dans ce genre de mesures dont l’objectif est d’agir en profondeur et sur la longue durée sur la société française, en visant de bâtir ou rebâtir tout ce que cinquante ans de « déconstruction » ont démoli.

Vous faites le lien entre la politique migratoire et le terrorisme, quels sont les chantiers prioritaires d’une réforme de la politique migratoire française ?

Après les attentats de janvier 2015, le philosophe tunisien Mezri Haddad disait, dans vos colonnes encore, que toutes les mesures policières et judiciaires envisagées alors ne suffiraient pas « si les gouvernants ne saisiss[aient] pas ce drame national pour revoir de fond en comble leur politique d’immigration, d’intégration, d’éducation ». Le refus de reconnaître tout lien entre terrorisme et immigration est une vue (un dogme pour certains) qui est en train de faire long feu. Bien sûr, il ne faut pas généraliser et voir dans tout immigré un terroriste en puissance. Mais le réel ne laisse pas d’être pour autant. Ces dernières années en Europe, il y a eu de nombreux actes terroristes accompli par des migrants, bénéficiant du statut de réfugié ou en attente de l’obtenir notamment. Un seul exemple : le jeune afghan qui attaqua au couteau deux touristes américains à la gare d’Amsterdam en août 2018, affirma par la suite devant les juges qu’il s’était rendu aux Pays-Bas pour « protéger le prophète Mahomet ».

Les tenants du « pas de lien » rétorquent que, dans l’affreuse tuerie de novembre 2015 par exemple, une majorité de Français était impliquée. C’est exact. Mais cela renforce au contraire la thèse du lien. Ce point me paraît central : on ne peut considérer les flux migratoires à froid, comme une donnée isolée, sans tenir compte de la capacité d’accueil de la société d’arrivée. On ne peut penser l’immigration sans penser l’intégration. Le fait que de jeunes Français se soient livrés à de tels actes signe l’échec de notre politique d’intégration et justifie pleinement de réduire drastiquement les flux migratoires.

Dès lors, les chantiers prioritaires d’une réforme de la politique migratoire française sont tout simplement ceux qui visent à la réduction de ces flux. Trois au moins sont évident : renforcer nettement les conditions d’accès à la nationalité, restreindre l’accès au regroupement familial (et au sein de la catégorie de migration pour « raisons familiales », les entrées de « familles de Français » en particulier – voir les travaux de Michèle Tribalat sur ce point précis) et réviser la politique de l’asile (dans ses dimensions française et européenne).

Comment refonder notre modèle d’intégration ?

Pour ce qui est des nouveaux arrivants, il est évident qu’il faut être beaucoup plus exigeants en matière de maîtrise de la langue française, de connaissance et de respects de la culture française. Il faut réaffirmer l’exigence pour les immigrés de s’adapter à notre culture et à nos « formes de vie », comme dit Pierre Manent, parce que c’est la seule façon de préserver les conditions d’une vie commune.

Pour les personnes, en particulier les jeunes, qui sont déjà là, ce devra être par une action profonde et coordonnée du maillage socio-institutionnel qui les entoure. Je pense à l’école en premier lieu. J’ai parlé du français, dont il faut revoir les programmes d’enseignement, le nombre d’heures, les œuvres littéraires étudiées, etc., mais il faut évoquer l’enseignement de l’histoire ou celui des sciences. Il ne faut pas oublier non plus la dimension comportementale de l’élève dans l’enceinte de ce qu’il doit réapprendre à regarder comme une institution  : respect de l’autorité, violences petites et grandes, relation à l’autre sexe, etc.

Mais l’école n’est pas seule et il faut mobiliser les acteurs qui l’environnent pour tirer dans le même sens – les communes, les clubs de sport, les associations culturelles : nous avions par exemple proposer dans un rapport sur l’islam paru l’an passé, d’intégrer à la scolarité des visites culturelles et patrimoniales locales afin que les élèves s’approprient la culture du territoire où ils vivent. De même, nous publierons bientôt un rapport sur l’engagement de la jeunesse, qui prend le contrepied du SNU (Service National Universel) voulu par le président de la République, dans lequel nous proposons la création d’un « passeport civique » qui accompagne le jeune tout au long de sa scolarité et qui serait composé d’un enseignement moral et civique nettement réévalué (aujourd’hui largement laissé en jachère), de formations à la citoyenneté qui impliquent les familles, de temps de bénévolat (dans les domaines de la solidarité, de l’environnement et de la culture et du patrimoine) au service de l’intérêt général, etc.

Bref, si le préfet et le commissaire de police ont leurs rôles à jouer, je pense qu’il faut surtout mettre le paquet sur les acteurs de la vie sociale, souvent modestes et de terrain, qui ont un impact sur la vie des jeunes. Il faut que ceux qui sont sur la mauvaise pente sentent que la société dans son ensemble fait corps et lui tient un seul langage. Il y a aujourd’hui trop de jeu dans notre société fragmentée, trop d’interstices par lesquels peut se faufiler celui qui est tenté par l’islamisme. L’unité de la nation doit aussi se manifester ici.

La question de la défense nos valeurs, dites-vous, n’est pas seulement politique mais symbolique. Les symboles ne manquaient pourtant pas, mercredi soir, lors de l’hommage rendu à Samuel Paty…

Vous avez raison, c’était une belle cérémonie. Mais l’unité de la nation, dont je parlais, ne doit pas se donner à voir qu’en des moments de peines. Elle doit aussi, et surtout, se manifester par des symboles, et même des actes sensibles, positifs, affirmés, qui rendent fiers et heureux. Après les attentats de janvier 2015, Régis Debray a rappelé, avec profondeur, qu’« il n’y a pas d’unité sans transcendance ». En célébrant de grandes choses (victoires, figures de l’histoire, œuvres d’art), on apprend à aimer et à admirer, on crée des fils invisibles entre l’histoire, l’art, le dévouement, le courage, le sacrifice, et soi et les autres. On crée de l’unité. Le « récit national » n’est pas un gros mot.

Or, depuis plusieurs décennies, on se refuse à le faire. Un exemple : les commémorations nationales. Hors de commémorations pénitentielles, la France a abandonné depuis deux ou trois décennies toute politique de célébration des grandes dates ou des hautes figures de son histoire. C’est une faute. Et savez-vous que la mission aux commémorations nationales, créée en 1974 par Maurice Druon, vient de passer de l’autorité des Archives de France (donc du ministère de la Culture) à celle de l’Institut de France ? Je n’ai rien contre le quai Conti et ses cinq académies, au contraire, mais pourquoi l’État se défait-il de cet outil qui pourrait être si précieux ?

Cette année, la France aurait pu célébrer le 750e anniversaire de la mort de Saint-Louis, le centième anniversaire de la canonisation de Jeanne d’Arc (qui fut un moment aussi politique que religieux), le centième anniversaire de la naissance de Boris Vian, le soixantième anniversaire de la mort d’Albert Camus, etc. Et ce n’est là qu’un florilège rapide. En somme, elle aurait pu créer des occasions d’unité et de transcendance.

Or, c’est sans doute de cela dont a le plus besoin dans le combat que l’islamisme nous impose de mener.