La grande pauvreté fait son retour en France

Sébastien Laye, chercheur associé à l’Institut Thomas More

28 novembre 2020 • Chronique •


Montée du chômage, faillites… la pauvreté va gagner du terrain à moyen terme en France, juge notre chroniqueur Sébastien Laye, chercheur associé Économie à l’Institut Thomas More. D’après le Secours Catholique, la crise de 2020 aurait fait basculer un million de personnes en plus dans la pauvreté.


Ce sont là des données économiques dont on n’aime guère parler en France, et pourtant, au-delà des discours généralistes de Cassandre, nous avons désormais grâce à l’INSEE et aux organisations caritatives une première esquisse de l’état social du pays post-Covid en chiffres. La pauvreté en France est historiquement corrélée à la question du chômage de masse, et force est de constater que ce dernier est de retour en France. Plus de huit millions de Français ont été mis au chômage partiel lors de la première vague, et fin septembre, le taux de chômage au sens du BIT était déjà remonté à 9% de la population active : la France compte désormais 2,7 millions de chômeurs, soit un point de plus de chômage par rapport à l’avant crise et 700 000 chômeurs de plus.

Et ce n’est malheureusement qu’un début, car le déphasage des différents dispositifs d’aide est lent et, on le sait, si elle sera moins conséquente, la deuxième vague aura des effets sur l’emploi. L’INSEE attend un taux normalisé vers 9,7% en fin d’année. Ensuite, en 2021, ce sera l’ampleur des faillites et les non-réouvertures de commerces (les fermetures définitives) qui détermineront la trajectoire du chômage dans notre pays, qui de toute façon retrouvera un niveau insupportable de plus de 10% comme au début de la décennie 2010.

Les Chambres de commerce nous donnent déjà des premiers indicateurs sur les faillites : 2019 n’avait pas été un bon cru, avec une hausse de 10% sur fonds de mouvement sociaux et de ralentissement patent de l’activité économique dès le dernier trimestre 2019, bien avant la crise du Covid. L’assureur Euler Hermes table sur +25% en 2020 malgré les nombreux dispositifs d’aide. 2021 sera, là aussi, une année cruciale car les conséquences notamment du second confinement – même s’il devrait être levé durant le mois de décembre – se matérialiseront sur les premiers trimestres de l’année prochaine.

Et quid de la pauvreté, corollaire naturel du chômage et des faillites, malgré des transferts étatiques de revenus colossaux cette année ? Elle s’envole, comme le constate le Secours Catholique dans son rapport de novembre, les aides ne jugulant pas le déclassement social. Avant la crise, la France comptait 9,3 millions de personnes pauvres, c’est-à-dire gagnant moins de 1 063 euros par mois et par unité de consommation au sens international du terme (définition Pew Center) : 14,8% des ménages étaient concernés par le phénomène de pauvreté. D’après le Secours Catholique, la crise de 2020 aurait fait basculer un million de personnes en plus dans la pauvreté.

Cela n’est pas surprenant si on considère que les statistiques révèlent déjà plus de 700 000 chômeurs supplémentaires en septembre, probablement 900 000 à la fin d’année : dans de nombreux cas, la perte d’emploi fait plonger sous le seuil de pauvreté. Il y a aussi de nombreux « non chômeurs » étudiants ou autoentrepreneurs qui ont rejoint ces cohortes : bientôt, artisans, commerçants, ex-chef d’entreprises, mal protégés socialement, risquent de les rejoindre. Notre réalité, c’est celle d’une France qui pour la première fois de son histoire, quel que soit l’indicateur international de pauvreté que l’on utilise, a franchi la barre des 10 millions de pauvres.

La Fédération Française des Banques alimentaires fait état d’associations débordées devant les demandes de familles en détresse. Aux Restos du Cœur comme au Secours Populaire, de nouveaux profils, plus jeunes, souvent des indépendants ruinés, font leur apparition. Notre État-Providence était déjà inefficace avant la crise : le RSA, dont le nombre de dossiers selon les départements devrait augmenter entre 10% et 30%, n’a jamais jugulé la grande pauvreté. La présidente du Secours Catholique, Véronique Fayet, explique que « l’aide pour pouvoir se nourrir demeure, après la demande d’écoute, la deuxième raison pour laquelle 1,4 million de personnes se tournent vers nous chaque année. C’est l’insuffisance des revenus ».

Les détails des chiffres du chômage et des faillites ont de quoi faire frémir : la région la plus touchée par le second confinement est… Rhône Alpes Auvergne, la région de Laurent Wauquiez, une région considérée comme riche, mais justement avec un incroyable tissu entrepreneurial et de commerces que les deux confinements ont laminés ! La crise sociale menace et si rien n’est fait pour l’enrayer, notre pays va plus ressembler à la nation des Misérables d’Hugo qu’à la Start-Up Nation.