La politique économique de Giorgia Meloni, entre libéralisme enraciné et protectionnisme stratégique

Tristan Audras, chercheur associé à l’Institut Thomas More

Mars 2025 • Points Clés 28 •


Giorgia Meloni, dirigeante « la plus puissante d’Europe »

Nommée le 22 octobre 2022, Giorgia Meloni fête ses deux ans et demi passés à la présidence du Conseil italien. Dans un pays qui a connu 64 gouvernements depuis la proclamation de la République en 1946 (soit un gouvernement tous les ans en moyenne), dépasser les huit cents jours au pouvoir est une performance. Elle l’est d’autant plus que la présidente de Fratelli d’Italia, loin de gouverner seule, doit préserver l’équilibre de sa coalition composée avec deux autres partis : la Lega de Matteo Salvini (ministre des Infrastructures et de la mobilité durable) et Forza Italia d’Antonio Tajani (ministre des Affaires étrangères). Mais, forte d’une popularité qui ne faiblit pas et même d’intentions de vote en hausse, reconnue comme la « personne la plus puissante d’Europe » par Politico, Giorgia Meloni semble faire un parcours sans fautes. Beaucoup reconnaissent son habileté politique, analysent sa politique migratoire, commentent ses relations privilégiées avec Donald Trump. Nous nous proposons dans cette note de nous pencher sur sa politique économique, qui mérite une attention particulière dans la situation internationale et européenne que nous vivons.

Capitalisme libéral et capitalisme de la finitude

Dans son livre Le Monde confisqué, paru en début d’année, l’économiste et historien Arnaud Orain montre que le capitalisme a revêtu deux formes qui se sont succédées cycliquement dans l’histoire. La première est celle du « capitalisme libéral », explicitée par les théories des économistes classiques comme Adam Smith ou David Ricardo, qui s’est s’épanouie en particulier au dix-neuvième siècle quand l’Empire britannique assurait la liberté des mers et permettait un premier essor du commerce international (Pax Britannica). Elle a repris forme après la Seconde Guerre mondiale, quand les États-Unis triomphèrent progressivement durant la guerre froide et imposèrent le libre-échange sur l’ensemble du globe (Pax americana). Entre ces deux périodes, l’auteur observe des phases dans lesquelles le capitalisme prend une autre forme, qu’il appelle forme de « la finitude ». Ces phases sont dominées par la prise de conscience du caractère limité des ressources de la planète et de la nécessité de les accaparer pour se développer. C’est le capitalisme des monopoles, des conquêtes du seizième siècle (mercantilisme), des empires coloniaux de la fin du dix-neuvième siècle ou du protectionnisme des années 1930.

Bouleversements économiques et géoéconomiques

Depuis le milieu des années 2010, si l’on suit Arnaud Orain, le monde entrerait dans une nouvelle phase du « capitalisme de la finitude ». Le progrès technologique et l’augmentation du niveau de vie, générant une pression colossale sur les ressources de la planète (minerais, matériaux rares, énergies, terres arables, etc.), poussent les grandes puissances à repenser leurs réseaux commerciaux et leurs approvisionnements. C’est ainsi que les États-Unis lorgnent sur les ressources minières du Groënland, ou que la Chine développe de nouvelles routes de la soie. Dans ces conditions, les catégories intellectuelles qui structuraient la pensée économique au vingtième siècle tendent à devenir obsolètes. Les dualités entre libre-échange et protectionnisme ou entre libéralisme et étatisme, bien qu’encore significatives, perdent de leur pertinence. Les États et leurs dirigeants cherchent surtout à défendre leurs intérêts dans la compétition qui s’annonce et articulent, ou tentent de le faire, des politiques qui appartenaient hier à des catégories contradictoires.

Comment définir la politique économique de Giorgia Meloni ?

Giorgia Meloni s’inscrit bien dans ce moment de recomposition des frontières idéologiques. On pourrait ainsi user de nombreux qualificatifs pour décrire sa politique économique. Capitaliste ? Elle l’est indubitablement : ses discours en faveur de l’entrepreneuriat ou la refonte des relations entre employés et employeurs témoignent d’une opposition à la rhétorique socialiste des rapports de production. Souverainiste ? Son capitalisme s’applique en effet sur un territoire, borné par des frontières qu’elle défend fermement. Conservatrice ? Elle l’est également, mettant sa politique économique et sociale au service d’une population qu’elle s’attache à relever démographiquement à travers une politique familiale particulièrement volontariste. Libérale ? Sans aucun doute, si l’on considère ses orientations en faveurs des entreprises ou sur la dynamisation du marché du travail italien. Sociale ? Oui, quand elle choisit de bloquer les prix avec son panier anti-inflation en 2023 et de multiplier les aides ciblées en faveur des populations les plus fragiles. Protectionniste, enfin ? Assurément, lorsqu’il s’agit de de défendre le « Made in italy » ou de protéger son marché, malgré les contraintes européennes.

Le succès plutôt au rendez-vous

Dans une tentative de synthèse qui n’a rien d’une doctrine constituée, la politique économique de Giorgia Meloni mélange un peu tous ces aspects. Et force est de constater que le succès est plutôt au rendez-vous. En 2024, l’économie italienne a su faire preuve d’un dynamisme remarquable malgré les tensions internationales et le ralentissement de l’économie chinoise. Ces événements ont entraîné des conséquences directes sur le commerce extérieur et les stratégies industrielles des pays européens. L’Italie a pourtant dépassé les prévisions de son propre gouvernement et de certains analystes qui affirmaient que la récession en Allemagne, son principal partenaire économique, l’affecterait de façon négative. En matière commerciale et d’exportation donc, mais aussi en matière budgétaire, les résultats sont au rendez-vous.

Libéralisme enraciné et protectionnisme stratégique, une synthèse qui anticipe le paradigme économique à venir

Comment l’expliquer ? Peut-être, c’est notre hypothèse, par les deux lignes de force que se dégagent de cette synthèse melonienne. On peut, en effet, observer la mise en œuvre d’un libéralisme enraciné au niveau national, avec un interventionnisme réduit qui s’emploie surtout à accroître la compétitivité, l’investissement et la modernisation des entreprises, articulé à un protectionnisme stratégique au niveau international, avec une politique extérieure au service de son industrie et de la sécurisation des approvisionnements critiques. Fidèle au slogan de sa victoire en 2022, Giorgia Meloni est ainsi « prête » à mettre l’Italie au premier plan, en Europe puis dans le monde. Nous nous proposons d’analyser en onze points cette politique qui, peut-être, anticipe le paradigme économique à venir, celui de la fin de l’ère de la mondialisation à laquelle nous assistons.

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L’auteur

Tristan Audras est chercheur associé à l’Institut Thomas More. Diplômé de l’ESABAC (délivrance simultanée du baccalauréat français et de l’Esame di Stato italien) à la fin de ses études secondaires, il s’oriente vers une classe préparatoire BL à l’Institution des Chartreux (Lyon), avant de rejoindre l’Université Paris-Dauphine en Licence de sciences sociales. Se spécialisant progressivement dans la sociologie de l’action publique, de l’éducation et des mobilisations sociales, il rejoint, en deuxième année de Master, l’École normale supérieure Paris-Saclay afin d’y préparer l’agrégation de Sciences économiques et sociales. Reçu au concours, il enseigne l’économie dans différents lycées en banlieue parisienne tout en collaborant avec différents titres de presse et cercles de réflexion. Au sein de l’Institut Thomas More, il suit en particulier les questions économiques liés aux problèmes monétaires, aux politiques de la concurrence et aux inégalités sociales. Sa formation sociologique l’a également amené à s’intéresser aux grands enjeux de l’économie politique. Il est coauteur de la note La grande parade continue. Socialisme mental et extension sans fin du domaine de l’État, parue en novembre 2024