
20 mars 2025 • Analyse •
Face à la crise démocratique que traversent les pays occidentaux, Marc Le Chevallier, auteur du rapport L’expérience du Levelling up au Royaume-Uni (2019-2024), défend une décentralisation vers les collectivités locales, avec la mise en place d’un « État-partenaire ». Ce qui permettrait de créer les conditions sociales pour que les acteurs locaux soient plus autonomes et plus responsables.
Il n’est pas si difficile de constater et d’expliquer la crise démocratique que traversent les pays occidentaux. A l’image du traité de Lisbonne adopté en 2007, effaçant purement et simplement le résultat du référendum de 2005, les citoyens ne se sentent plus respectés ni écoutés, subissant des décisions prises par une élite détachée de leurs préoccupations. Face à cette rupture de confiance, quelle solution ?
Tandis qu’en France, les mêmes réflexes politiques dominent sans fin – le « tout État » cherchant à compenser les conséquences du « tout marché » —, de l’autre côté de la Manche, les Britanniques travaillent à un changement de paradigme. Influencés par la « décence ordinaire » chère à Orwell, plusieurs programmes politiques innovants ont été mis en place au cours des quinze dernières années : la Big Society de 2010 à 2013, le Levelling Up entre 2019 et 2024 et les mesures auxquelles s’essaye l’actuel gouvernement travailliste. Ce nouveau paradigme repose principalement sur une idée centrale, difficile à mettre en œuvre mais riche de transformations profondes : redonner le pouvoir aux citoyens.
Le paradigme relationnel
Ce paradigme, que nous proposons de baptiser « relationnel », considère que le pouvoir ne doit pas être concentré dans les mains de l’État bureaucratique mais dévolu à des institutions animées par les relations humaines : associations, PME, économie sociale, collectivités locales. Fidèles à leur empirisme historique, les Britanniques développent ce « pouvoir relationnel » non simplement pour retisser les liens de confiance démocratique mais aussi parce qu’il se révèle une réponse pragmatique aux défis du pays : déficit budgétaire, inégalité régionale ou encore crise du secteur de la santé.
En 2012, par exemple le programme Big Local, doté de 240 millions d’euros, a accordé 1,35 millions d’euros à 150 communautés défavorisées sur quinze ans dans le but de financer des projets autonomes. Ce programme s’est révélé un véritable succès, générant un bénéfice de près de quatre millions d’euros par projet et retissant les liens de solidarité. L’une des clefs du succès a été le rôle minimal de l’État, libérant l’initiative citoyenne. Selon le responsable de l’un des programmes, il faut que l’État « cesse de mettre des bâtons dans les roues et reconnaisse que nous sommes capables de nous prendre en charge nous-mêmes. Nous ne sommes pas pauvres ; nous regorgeons de talents et de personnes ». Ce pouvoir relationnel repose donc sur un « citoyen acteur », qui ne se contente pas d’attendre passivement la fourniture des services publics mais agit et contribue au bien commun.
« État partenaire »
Le paradigme relationnel n’implique pas la disparition de l’État, mais plutôt une transformation de son rapport avec le citoyen. Le rôle de l’État n’est plus tant de redistribuer directement les services publics aux « citoyens usagers » que de créer les conditions sociales leur permettant, ainsi qu’aux acteurs locaux (communes, associations, PME, tiers secteur, etc.), d’être plus autonomes et responsables. En d’autres termes, c’est un « État-partenaire », qui fait avec le citoyen plutôt qu’à sa place.
Répétons-le, il s’agit d’une solution pragmatique : l’Etat ne peut intervenir de manière efficace partout et tout le temps compte tenu de la diversité sociale et territoriale du pays. Les citoyens et les institutions locales ont, à l’inverse, une connaissance tacite de leur territoire, en plus d’un intérêt direct pour son amélioration. Ainsi, le secteur de la santé s’appuie de plus en plus sur les associations qui comprennent mieux les défis locaux. Une nouvelle approche, dite de « prescription sociale », cherche par exemple à mettre en contact les patients avec des associations pour les encourager au bénévolat. Un NHS (National Health Service) local à Rotherham qui a adopté cette approche a vu ses admissions hospitalières diminué de 21% et celles aux urgences d’environ un cinquième.
Décentralisation
Cependant, déléguer du pouvoir aux citoyens ne peut se réaliser sans une décentralisation vers les collectivités locales. Celles-ci sont mieux placées pour agir efficacement et établir des partenariats de confiance avec les acteurs locaux. En 2011, face aux mesures d’austérité, la mairie de Wigan, dans la région de Manchester, a mis en place un partenariat intéressant avec les habitants. Elle leur a offert la possibilité de coproduire les politiques locales et de partager la responsabilité de leur mise en œuvre. La ville a ainsi fermé quatorze de ses centres sociaux et réalloué une partie des économies réalisées à un éventail d’associations implantées dans les quartiers populaires. Ce processus a, en retour, stimulé l’engagement citoyen. Les résultats sont là : en 2016, 61 % des habitants se disaient satisfaits de la mairie, contre 41 % en 2008.
Citoyen acteur, pouvoir relationnel, État-partenaire : pour répondre aux défis contemporains, les Britanniques recréent des outils intellectuels et opérationnels pour redonner du pouvoir au citoyen.
Il serait temps que la France sorte à son tour de l’horizon bouché du « tout État » et du « tout marché » reposant sur des principes de contrôle ou de concurrence, pour esquisser un modèle politique fondé sur la confiance et l’entraide. Après avoir privé les citoyens de leur pouvoir, la seule manière de rebâtir la démocratie française est de le leur restituer.