Finances publiques · Cette leçon venue d’Irlande qui devrait inspirer la France

Alban Magro, chercheur associé à l’Institut Thomas More

9 décembre 2025 • L’Express • Analyse •


Réputée pour son faible taux d’impôt sur les sociétés, l’île veille surtout à équilibrer ses comptes publics. Analyse d’Alban Magro pour L’Express.


À l’heure où la France s’enlise dans les déficits chroniques et les bricolages fiscaux, un pays de 5 millions d’habitants rappelle une vérité simple que Paris refuse toujours d’entendre : une fiscalité n’est efficace que lorsqu’elle s’appuie sur des finances publiques saines, si ce n’est irréprochables.

L’Irlande n’a pas prospéré, ces dernières années, seulement grâce à la magie d’un taux d’impôt sur les sociétés bas. Elle a appris, parfois brutalement, que cette attractivité ne devient une force que lorsqu’elle repose sur une discipline budgétaire : la crise de 2008, qui l’a conduite au bord du gouffre et placée sous le plan de sauvetage de la « troïka », a agi comme un électrochoc. L’Irlande a découvert qu’une attractivité fiscale non encadrée crée des illusions, nourrit des bulles et fragilise l’État : seule la rigueur permet de la transformer en moteur durable.

Ainsi, contrairement au récit français, Dublin a pensé sa compétitivité comme le sommet d’un édifice budgétaire solide. Alors que la France affichera encore 5,8 % de déficit en 2025, l’Irlande a enregistré 1,7 % d’excédent en 2024 et s’achemine vers 1,5 % cette année, selon la Commission européenne. Sans compter une dette publique à 33 % du PIB, contre 116 % dans l’Hexagone, soit le niveau irlandais de 2010… l’année du sauvetage.

Dublin ne joue pas avec sa chance. Consciente du caractère atypique de ses recettes d’impôt sur les sociétés, l’Irlande a créé en 2024 le Future Ireland Fund, un fonds d’épargne publique alimenté par une partie des recettes exceptionnelles des multinationales : plus de 8 milliards d’euros y ont été transférés dès 2024, et 0,8 % du PIB doit y être versé chaque année jusqu’en 2035. L’idée est simple : plutôt que de financer des dépenses permanentes avec des recettes volatiles, le gouvernement met de côté ce « surcroît » d’impôt sur les sociétés pour faire face au vieillissement de la population, à la transition climatique et aux chocs futurs.

Ce couple fiscalité compétitive/rigueur budgétaire produit des effets concrets. Le pays figure parmi les leaders européens du PIB par habitant : plus de 84 000 SPA (Standards de pouvoir d’achat), contre 39 700 pour la moyenne européenne. Le chômage reste l’un des plus faibles de l’UE, soit 4,3 % début 2025. Et l’Irlande continue de drainer des dizaines de milliards d’euros d’investissements directs étrangers chaque année. Pourquoi ? Parce qu’en économie, la crédibilité vaut plus qu’une mesurette fiscale : on n’attire pas le capital par un rabais temporaire, mais par une stabilité durable.

Cette stabilité repose également sur un choix politique clair : une dépense publique contenue. Alors que la France culmine à 57 % du PIB, l’Irlande stabilise la sienne sous les 30 %, tout en modernisant ses infrastructures, son numérique et ses services publics. Là où la France multiplie niches, exemptions et surtaxes, l’Irlande simplifie, épure, clarifie. Deux philosophies : l’une qui empile, l’autre qui élague.

Enfin, contrairement aux fantasmes hexagonaux, l’Irlande n’est pas seulement un paradis fiscal : c’est un paradis de prévisibilité. Son taux d’IS – 12,5 %, puis 15 % pour les multinationales depuis 2024, un taux aligné sur l’accord OCDE – est efficace parce que les entreprises ont confiance sur le fait qu’il ne changera pas tous les deux ans. Les investisseurs savent où ils mettent les pieds. Les ménages aussi. L’État n’achète pas le présent en hypothéquant l’avenir.

La leçon irlandaise n’est donc pas seulement d’imiter un taux d’impôt. C’est d’imiter une méthode. Baisser drastiquement les impôts ? Oui, mais pas en sautant directement à la dernière page de la partition. Copier le taux d’impôt irlandais sur les sociétés sans copier sa discipline reviendrait à tenter de jouer un solo de violon sans avoir appris les gammes. La France doit commencer par le commencement : stabiliser ses dépenses, rendre cohérente sa trajectoire budgétaire et redonner de la prévisibilité aux acteurs économiques. C’est de cette crédibilité retrouvée que naîtront les marges de manœuvre pour réformer intelligemment – et durablement – le pays.

Voilà le véritable enseignement du modèle irlandais – et la France serait bien inspirée de s’y intéresser.