11 janvier 2026 • Desk Russie • Analyse •
Dans l’équation euro-atlantique, le sort de l’Ukraine et le renforcement de cette première ligne de défense de l’Europe, de l’Atlantique au bassin du Don, importent plus que l’enlèvement de Maduro et la focalisation de l’administration Trump sur l’« hémisphère occidental ». D’autant que l’affaire aura des retombées sur les relations américano-russes. Plus préoccupante est la question du Groenland, dont l’issue est vitale pour le devenir de l’OTAN. Sans sacrifier leurs principes, les États européens doivent concevoir une grande manœuvre diplomatico-stratégique pour préserver l’essentiel.
Pris isolément, le raid américain au Venezuela et la capture du couple Maduro ne marquent pas, à notre sens, un point de basculement du globe qui mettrait le monde à l’envers. D’une part, il ne s’agit pas d’une première historique dans l’après-1945, ce qui bien sûr ne suffit pas à justifier ce type d’action (il se trouve toujours un précédent censé faire jurisprudence). D’autre part, ne rien faire et laisser sévir Maduro portait aussi atteinte au droit international, qui n’est pas un monolithe. Autrement plus inquiétantes sont les vues de Donald Trump sur le Groenland.
Un territoire grand comme quatre fois la France
Avec une superficie de 2,166 millions de km², le Groenland (la « Terre verte ») est un territoire grand comme quatre fois la France, recouvert par les glaces sur 85 % de sa superficie. La population locale ne compte que 57 000 habitants, ce qui fait de ce territoire l’un des moins densément peuplés au monde. Depuis 1921, le Groenland est rattaché au Danemark, ce qui constitue un lien institutionnel avec l’Europe, sans pour autant que ce territoire fasse partie intégrante de l’Union européenne (les habitants du Groenland se sont prononcés contre, par voie référendaire). Sur le plan géologique, il se rattache à l’Amérique du Nord, ce que soulignent les partisans américains d’une annexion.
En revanche, le Groenland fait bien partie de l’OTAN, ce qui soulève la question de son devenir si le chef de file de cette alliance prenait une initiative militaire malheureuse (1). Le secrétaire d’État Marco Rubio écarte la chose, Jeff Landry, l’envoyé spécial américain pour cette grande île, considère que le seul appât du gain pourrait suffire à convaincre les Groenlandais de passer sous la souveraineté des États-Unis mais Donald Trump persiste à ne pas exclure la coercition militaire pour arriver à ses fins. Et ce contre les attentes et les préférences de la grande majorité des Américains, jusque dans son électorat.
Au cours de la Deuxième Guerre mondiale, alors que le Danemark était occupé par les troupes allemandes, les États-Unis prirent en charge le devenir du Groenland, dont la position géostratégique était importante dans la « bataille de l’Atlantique » (c’est-à-dire les opérations guerrières, navales et sous-marines pour le contrôle de l’Atlantique Nord, entre 1939 et 1945). Son importance était telle que le président américain Harry Truman, au début de la guerre froide, envisageait (déjà) l’achat du Groenland. Toujours est-il que les États-Unis obtinrent du Danemark, membre de l’OTAN, le droit d’installer des bases militaires sur l’île, dont la base de Thulé (déploiement de bombardiers stratégiques) et une station de surveillance d’éventuels tirs de missiles stratégiques soviétiques (ICBM). Le dispositif américain fut remanié après la guerre froide et, par la suite, la base de Thulé fut rebaptisée « Pituffik » (2023) ; elle relève de la branche spatiale des forces armées américaines. En vérité, ladite base est un élément essentiel de la Défense antimissile des États-Unis.
Dans l’intervalle, la revendication autonomiste des habitants du Groenland monte en puissance. Depuis le référendum consultatif du 25 novembre 2008 sur l’autonomie (75 % de « oui »), le Groenland bénéficie d’un statut d’autonomie élargi, avec d’importantes conséquences sur le plan des ressources naturelles : une forme de quasi-souveraineté qui s’accommode d’un gel (sans jeu de mots) de pratiquement toute activité d’exploitation de son sous-sol et de ses fonds marins. Soulignons qu’outre les expectatives en matière d’exploitation des ressources fossiles – l’Institut d’études géologiques des États-Unis attribue au Groenland l’équivalent de la moitié des réserves de l’Arabie Saoudite, soit environ 10 % des réserves mondiales –, le Groenland possède d’importants gisements de terres rares, minerais essentiels aux technologies numériques et à la fameuse « transition énergétique » (qui n’est pas le souci premier de Donald Trump).
Une large autonomie
La loi sur l’autonomie est en vigueur depuis mai 2009 : Les compétences régaliennes (diplomatie et défense) sont toujours exercées depuis Copenhague mais l’évolution de ce territoire vers l’indépendance est présentée comme inéluctable. Outre les transferts financiers depuis le Danemark, l’économie du Groenland est fondée sur les ressources naturelles et la pêche (95 % des exportations). Les ressources du Groenland appellent l’attention des grands investisseurs, notamment ceux de la Chine populaire. Vu de Pékin, l’implantation au Groenland, via divers investissements et accords avec le gouvernement autonome, serait aussi un pré-positionnement pour la course aux ressources de la zone Arctique et l’exploitation de nouvelles routes polaires (passages du Nord-Ouest et du Nord-Est). Le territoire du Groenland est membre en tant que tel du Conseil nordique, mais c’est par l’intermédiaire du Danemark qu’il participe au Conseil des États de la mer Arctique, une structure en sommeil du fait de la nouvelle guerre froide entre la Russie et l’Occident (2).
Il apparaît que l’hypothèse d’un Groenland indépendant suscite d’importantes rivalités, sourdes un temps, ouvertes désormais. À la demande de Washington, le gouvernement danois a pu contrecarrer la volonté chinoise d’obtenir le contrôle de ports et d’aérodromes dans l’île mais il est à craindre qu’un Groenland indépendant cède aux offres de Pékin. D’autant plus que l’alliance sino-russe et la coopération qu’elle induit s’étendent également à l’océan Arctique. Outre les ressources de cette grande île, il importe de conserver à l’esprit son importance géostratégique, tant pour le contrôle des nouvelles routes maritimes polaires que pour surveiller le passage des sous-marins russes dans l’Atlantique Nord (le « GIUK Gap »).
Convoitise et esprit de rapine
L’évocation par Donald Trump, lors de son premier mandat présidentiel, de l’achat par les États-Unis du Groenland (2019), était le signe de tensions à venir, mais l’affaire semblait loufoque. Le renouvellement par le même personnage de cette offre le 7 janvier 2025, offre assortie d’une menace de conflit, commercial ou autre, avec le Danemark, donne plus de substance et d’urgence à la question du Groenland. Au demeurant, il n’est pas assuré que la brutalité du ton de Donald Trump et le caractère sommaire de la solution proposée (un achat de ce territoire, comme en d’autres temps) soient les plus adéquats à la situation : la géopolitique n’est pas réductible aux méthodes de la promotion immobilière et un tel discours aura des effets en retour sur le pouvoir et l’influence des États-Unis jusque dans le cercle de ses principaux alliés (Donald Trump n’en a cure mais le monde est plus vaste que son appareil psychique).
À l’opposé du discours commercial, celui de la force pure, et son exaltation en guise de formule de légitimité, aura des contre-effets et, dans la durée, minera les bases de la puissance américaine : l’esprit de rapine et les gains à courts terme ne remplaceront pas une grande stratégie, inexistante à ce stade. La Stratégie de sécurité nationale, la NSS-2025, est un manifeste révélateur de la vision du monde de Donald Trump et de ses motivations profondes, et non une réelle stratégie. Moins encore le nietzschéisme de bazar de certains « accélérationnistes » et autres aficionados des « Lumières noires » (Dark Enlightment).
On peut aussi penser que la rupture de Copenhague avec le « décolonialisme » et la claire réaffirmation de la souveraineté danoise sur le Groenland, en bonne intelligence avec les États-Unis et ses alliés européens, serait la voie la plus assurée pour sauvegarder l’avenir de la grande île. Comment en effet penser qu’une éventuelle indépendance serait viable et placerait le Groenland à l’abri des convoitises russes et chinoises ? Cette perspective ne peut que nourrir les convoitises trumpistes. Quant aux États européens pris dans leur ensemble, il leur faut hiérarchiser les priorités, soutenir l’Ukraine et relever la menace russe sur le continent, menace qui va au-delà de la « guerre hybride » dont on parle sans cesse. Pour ce faire, l’appui des États-Unis demeure crucial, à court et moyen terme, ce que met en lumière la négociation d’un accord transatlantique sur des garanties de sécurité à l’Ukraine et le « filet de sécurité » américain requis pour une hypothétique « Force de réassurance » européenne (une force essentiellement franco-britannique déployée sur le terrain si un accord de cessez-le-feu était signé).
Outre l’indispensable action diplomatique outre-Atlantique et le lobbying qui doit être déployé auprès du Congrès, des élus des deux bords hostiles à une intervention en force au Groenland, et de tous les centres de pouvoir et d’influence des États-Unis, il importe que le Danemark, ses alliés et partenaires européens, l’Union européenne en tant que telle également, s’accordent sur une stratégie arctique qui combinerait une plus grande contribution à la sécurité du Groenland, en coopération avec les États-Unis, et la valorisation des ressources de cette grande île. Si la raison reprenait le dessus, il y aurait certainement place pour un compromis qui satisferait les parties prenantes. À tout le moins faut-il faire mouvement et tenter la chose.
En guise de conclusion
Enfin, les États européens doivent urgemment sortir de leur état de stupéfaction et prendre conscience qu’une forme de guerre hégémonique est en cours à l’échelle mondiale. C’est un fait. Les lamentations sur le droit, qui sans la force se réduit à la morale, et l’invocation de l’« ordre international libéral » ne suffiront pas : le droit ne se pose pas de lui-même et le respect d’un certain nombre de règles, certes souhaitables, présuppose la réunion de conditions géopolitiques qui ont disparu. Défions-nous a contrario d’un discours constructiviste et volontariste, donc artificiel, qui poserait l’Europe en puissance tierce, capable de se passer ipso facto des États-Unis et d’empêcher le basculement du monde, par son exemplarité et sa haute moralité. Un tel discours est contrefactuel : l’Europe ne constitue pas un acteur géostratégique global.
Il importe de conserver à l’esprit les vers d’Archiloque de Paros (VIIe siècle av. J.-C.), médités par Isaiah Berlin, sur le hérisson et le renard : « Si le renard sait beaucoup de choses, le hérisson n’en sait qu’une seule, mais elle est grande ». L’exercice ne consiste pas à opposer le « hérisson », concentré sur un grand dessein au point de mépriser les servitudes pesant sur l’action, et le « renard », soucieux de répondre aux stimuli de son environnement, mais à combiner ces deux styles de raisonnement stratégique : délimiter soigneusement ses objectifs politico-stratégiques ; aligner les fins et les moyens. La formation d’un ensemble paneuropéen, capable de faire front et d’agir en toute indépendance, passera par le soutien continu et multiforme à l’Ukraine, le rééquilibrage politico-militaire de l’Alliance atlantique et le dépassement des nostalgies incapacitantes.
Notes •
(1) Si les États-Unis attaquaient un pays de l’OTAN, « ça serait la fin de tout », a prévenu la Première ministre danoise, Mette Frederiksen, le 5 janvier 2026.
(2) Sur les enjeux de la région Arctique, voir Jean-Sylvestre Mongrenier, « Face à l’axe Moscou-Pékin : un front commun occidental indispensable dans l’Arctique », Desk Russie, 27 janvier 2025.
