Vers une coalition du nucléaire de puissance en Europe · Un impératif stratégique

Alban Magro, chercheur associé à l’Institut Thomas More

Janvier 2026 • Note 78 •


Vers une hausse structurelle et massive de la demande d’électricité en Europe

L’Europe entre dans une phase de transformation énergétique d’une ampleur inédite. L’électrification rapide des usages – industrie lourde, hydro-gène, transports, numérique – entraîne une hausse structurelle de la demande d’électricité. Selon la Commission européenne, la production d’électricité dans l’Union devra passer de 2 900 TWh en 2021 à plus de 5 200 TWh en 2040, puis 6 900 TWh en 2050, soit une augmentation de près de 140 % en moins de trente ans. Dans ce contexte, la question n’est plus de savoir si le nucléaire est nécessaire, mais comment reconstruire un parc nucléaire de grande puissance capable de fournir une électricité abondante, pilotable et compétitive sur plusieurs décennies.

Les réacteurs nucléaires de forte puissance sont la seule technologie capable de relever le défi

Les analyses convergent : les réacteurs de forte puissance restent la seule technologie bas-carbone capable de produire en continu des volumes de l’ordre de plusieurs centaines de TWh, indispensables à la réindustrialisation des pays européens. La prolongation des réacteurs existants constitue déjà l’un des leviers les plus rentables de décarbonation mais elle ne suffira pas à absorber la croissance future de la demande.

Il manque aux Européens un outil opérationnel et industriel pour relancer massivement le nucléaire

Face à ce défi, l’Europe a vu émerger depuis 2023 une Alliance du nucléaire, réunissant aujourd’hui une quinzaine d’États membres favorables à cette énergie. Cette alliance joue un rôle politique important : elle a permis de réintégrer le nucléaire dans les stratégies climatiques européennes, de faire reconnaître son rôle dans la taxonomie verte et de coordonner des positions communes à Bruxelles. Toutefois, l’Alliance reste avant tout un cadre politique et déclaratif. Elle ne dispose ni de mandat opérationnel, ni d’outils industriels, ni de mécanismes de commandes ou de financement concrets.

Créer une Coalition européenne du nucléaire de forte puissance

C’est précisément là qu’intervient la Coalition européenne du nucléaire de forte puissance (CENFP) que nous proposons aujourd’hui. Contrairement à l’Alliance, la Coalition serait un instrument intergouvernemental opérationnel, réunissant uniquement les États volontaires autour d’objectifs industriels précis : synchronisation des calendriers nationaux, structuration d’un pipeline de projets sur vingt à trente ans, standardisation technologique et montée en capacité coordonnée de la chaîne d’approvisionnement. Il ne s’agit pas de créer une nouvelle agence lourde, mais une task force stratégique capable de transformer un consensus politique en décisions industrielles exécutables.

S’émanciper des fournisseurs extra-européens

Cette approche est d’autant plus cruciale que, faute de coordination, les grands projets européens récents ont largement bénéficié à des fournisseurs non européens, à l’image de Westinghouse ou de KHNP pour le nucléaire. Or, l’enjeu n’est pas seulement énergétique, mais industriel et stratégique. Reconstruire un parc nucléaire sans reconstruire une supply chain autonome et robuste reviendrait à externaliser les emplois, la valeur ajoutée et une partie de la souveraineté technologique.

Mettre en place des mécanismes de commandes coordonnées et d’orientation des financements existants

La Coalition viserait explicitement à sécuriser les retombées industrielles européennes : forges lourdes, chaudronnerie nucléaire, turbines, instrumentation, ingénierie, maintenance, numérique, formation. Des mécanismes comme le Mécanisme de commandes coordonnées (MCC) et un Green Power Reactors Facility (GPRF) visant à l’orientation des financements existants permettraient de donner une visibilité pluri-décennale aux industriels, condition indispensable pour investir, recruter et monter en cadence.

Le chaînon manquant entre ambition énergétique, compétitivité industrielle et autonomie stratégique

En définitive, la réussite d’une relance nucléaire européenne ne dépend pas uniquement du nombre de réacteurs annoncés, mais de la capacité des États à agir collectivement, à sécuriser une base industrielle en Europe et à passer du consensus politique à l’exécution industrielle. La Coalition proposée répond précisément à cette lacune et constitue le chaînon manquant entre ambition énergétique, compétitivité industrielle et autonomie stratégique.

Téléchargez la note

L’auteur

Alban Magro est chercheur associé à l’Institut Thomas More. De nationalité française et suédoise et diplômé d’un Master à l’EDHEC Business School, il s’est progressivement orienté vers l’économie, discipline qu’il avait déjà approfondie durant ses années de classes préparatoires. Après un premier passage à l’Autorité des marchés financiers, il a rejoint la fonction publique en tant qu’économiste. Parallèlement, il sert comme officier de réserve à l’État-Major des armées, où il rédige des analyses et rapports stratégiques pour la chaîne de commandement. Au sein de l’Institut Thomas More, il s’intéresse plus particulièrement aux enjeux économiques de souveraineté, aux questions de finances publiques et de réindustrialisation ainsi qu’aux formes contemporaines de prédation économique entre États