Finances publiques · Et si l’avenir français se lisait dans le passé grec ?

Alban Magro, chercheur associé à l’Institut Thomas More

19 janvier 2026 • L’Express • Analyse •


Il n’a fallu que trois ans pour que la dette grecque passe de 110 % à 160 % du PIB. La France est à 117 %. Elle aurait tort de se croire à l’abri d’une crise.


Toute personne peu familière des questions économiques ne peut s’empêcher d’associer encore la Grèce au champ lexical de la « faillite ». Bien sûr, les images idylliques de Naxos ou de Corfou s’invitent légitimement dans notre imaginaire collectif. Mais une autre petite musique continue de résonner : celle d’un pays durablement marqué par la crise. Car derrière les signes de reprise, indéniables, demeure le souvenir d’un traumatisme profond.

Des finances publiques hors de contrôle avaient plongé la Grèce dans un marasme historique, imposant des mesures d’austérité d’une violence inédite. Aujourd’hui, le PIB par habitant grec figure toujours parmi les plus faibles de l’Union européenne. En 2015, au pic de la crise, près d’un quart de la population active était au chômage. Ce n’est qu’après de longues années, une fois le choc du Covid encaissé, que la crise a réellement commencé à s’estomper.

Et si la France était en train d’emprunter une trajectoire comparable ? Et si l’avenir français se laissait peu à peu lire dans le passé grec ?

Cette inquiétude ne relève pas de la prophétie fictionnelle. Elle s’appuie sur des indicateurs bien réels. Des indicateurs si préoccupants que le Premier ministre grec lui-même s’est permis de rappeler récemment, à l’intention d’une France à l’endettement record, que « personne ne peut battre les marchés financiers ». Voir l’ancien paria de la zone euro nous adresser un avertissement de cet ordre devrait suffire à nous alerter. Car les chiffres sont là.

Ignorer les signaux d’alerte serait une faute majeure

La dette publique française atteint désormais 117 % du PIB, un niveau supérieur à celui de la Grèce en 2008. Le déficit, lui, reste bloqué autour de 5,8 %, à peine en deçà de la situation hellénique d’avant-crise. Et le spectacle politique récent – négociations budgétaires chaotiques, incapacité à réduire la moindre dépense – n’a rien de rassurant : retirer un euro d’argent public semble devenu aussi difficile que d’arracher un clou rouillé.

Les optimistes objecteront que des chiffres similaires ne conduisent pas nécessairement aux mêmes conséquences et que la France n’a aucune chance de finir comme la Grèce. Ils auront raison sur le premier point, et tort sur le second. Aucun économiste sérieux ne peut lire l’avenir dans une boule de cristal. Trop de facteurs entrent en jeu et la France n’est pas la seule à afficher des niveaux de dette élevés (l’Italie est à 140 % du PIB). Mais ignorer les signaux d’alerte serait une faute majeure. Car lorsque les finances publiques se dégradent, la dynamique peut devenir exponentielle. Rappelons-le : il n’a fallu que trois ans pour que la dette grecque passe de 110 % à 160 % du PIB. La catastrophe peut surgir vite, et frapper fort.

Que faire, alors, face à cet avertissement venu d’Athènes ? La réponse est simple, presque triviale – et pourtant manifestement inaudible pour une grande partie de la classe politique française.

Cette réponse tient en un mot : la maîtrise de la dette.

La dette n’est pas un simple indicateur abstrait que l’on évoque distraitement au journal télévisé une fois par trimestre. Elle conditionne très concrètement la liberté d’action d’un pays. Une dette maîtrisée permet d’investir, de réduire la fiscalité, d’équilibrer durablement les comptes. À l’inverse, une dette incontrôlée enferme. Aujourd’hui, la France emprunte, sur certaines maturités, à des taux supérieurs à ceux de la Grèce. Et chaque année, ce sont bien des dizaines de milliards d’euros – 66 milliards en 2025 – qui sont engloutis dans le seul paiement des intérêts. Autant d’argent qui ne finance ni écoles, ni hôpitaux, ni baisses d’impôts. Plus la dette grossit, plus la confiance des investisseurs s’érode, enclenchant un cercle vicieux dont la Grèce a fait l’amère expérience.

Pendant ce temps, les anciens « PIGS » – Portugal, Italie, Espagne, Grèce – semblent progressivement se libérer du carcan dans lequel nous les pensions enfermés à jamais. Leurs déficits se réduisent, leurs dettes se stabilisent ou reculent, et leur situation économique, malgré des fragilités persistantes, s’améliore. Les cancres d’autrefois sont devenus professeurs. Et la France, élève de plus en plus dissipé, ferait bien d’écouter la leçon avant qu’il ne soit trop tard.