« Il n’est pas nécessaire d’être chasseur pour reconnaître la grande vérité de la chasse »

Jean-Thomas Lesueur, directeur général de l’Institut Thomas More

Hiver 2025-2026 • Jour de chasse • Entretien


Bien que non chasseur lui-même, Jean-Thomas Lesueur s’interroge sur les questions anthropologiques, politiques, sociales et culturelles qui se pose au monde de la chasse aujourd’hui pour le trimestriel Jours de Chasse (hiver 2025-2026, n°102).


Êtes-vous familier de la chasse, et quel regard portez-vous sur elle ?

Je n’ai suivi qu’une seule fois dans ma vie une chasse à courre alors que j’avais à peine vingt ans. J’en ai conservé un souvenir à la fois déconcerté et émerveillé. Pendant quelques heures, j’avais participé à un exercice dont l’essentiel de la conduite et des règles m’échappait tout à fait mais qui, de toute évidence, était hautement civilisé. Comme l’art du jardin, la chasse est collaboration de l’homme avec la nature : c’est en cela qu’elle est civilisée. Elle place l’homme, non pas contre, mais au cœur de la nature et l’invite à déployer le meilleur de lui-même pour être digne d’elle. C’est un archaïsme sublimé et maîtrisé par des siècles d’expérience humaine.

Un jardinier que j’ai beaucoup aimé jadis disait : « au jardin, quand tu as fini d’un côté, l’autre côté se moque de toi »… C’est un travail qui rend fier et qui rend humble à la fois. Il ajuste l’homme à la nature. J’entrevois la même chose dans la chasse. De longues heures d’attente et d’efforts, le ciel, le vent, la pluie, le guet, l’approche, le duel avec des animaux rusés et agiles pour quelques succès parfois, qui sont des accomplissements, mais combien de revers, qui sont des rappels à l’ordre.

Pour répondre à votre question, je ne suis donc pas chasseur mais il n’est pas nécessaire de l’être, je crois, pour reconnaître la grande beauté, la grande valeur et ce qu’il faut appeler la grande vérité de la chasse.

On a de plus en plus le sentiment que le monde politique, dans notre pays, fait montre d’une certaine « frilosité » à l’égard de la chasse. Il aurait comme intériorisé l’idée que se déclarer en faveur de cette passion serait risqué, en quelque sorte, notamment du point de vue électoral. Partagez-vous ce sentiment ?

Disons d’abord que le monde politique est divers et que vous trouverez encore, fort heureusement, des élus locaux comme nationaux qui restent favorables à la chasse, voire qui en sont de grands défenseurs. Mais ce qui est certain, c’est que le monde politique est un miroir (déformant, sans doute) de la société dans son ensemble et qu’il suit les mêmes évolutions. Il est donc aujourd’hui travaillé par les mêmes tendances socio-politiques : le déracinement, l’écologie radicale, l’intolérance, la déconstruction, etc. Certains partis et élus en sont même les porte-étendards. Mais, si vous m’autorisez cette remarque, il est aussi, dans son ensemble, très suiveur. Et assez terne aujourd’hui, sans grandes personnalités, sans grands caractères ni singularités. Si d’autres manières de voir l’homme et le monde dominaient la société – plus favorables à la liberté, à l’enracinement et à la chasse – la masse des élus leur trouveraient de nombreuses vertus.

Que pensez-vous de l’émergence de l’animalisme dans la sphère politique ? Songeons au Parti animaliste qui, créé en 2016, a obtenu le score très honorable de 2,16 % aux Européennes de 2019… L’animalisme – conçu comme rupture de la frontière traditionnelle homme/animal – peut-il, à terme, représenter un nouvel élément de clivage politique ou idéologique d’importance ?

L’animalisme est l’un des ingrédients du cocktail woke et sans doute l’un des plus puissants et des plus toxiques (avec l’idéologie du genre) puisqu’il s’en prend aux fondements anthropologiques mais aussi biologiques de notre humanité commune. D’aucun pourraient se rassurer en se disant qu’il s’agit d’une pensée trop marginale pour avoir une efficacité politique concrète. Mais outre la percée du parti animaliste que vous rappelez, il faut avoir à l’esprit ce qui s’est passé avec le genre. Quand Judith Butler publie Trouble dans le genre en 1990, il s’agit d’une intellectuelle de second ordre qui théorise sur les lubies les plus avancées du progressisme californien. Vingt ans après, ces lubies sont enseignées dans la plupart des écoles d’Occident. Trente-cinq ans après, les dégâts sont colossaux.

Diriez-vous que l’opposition à la chasse – parfois très violente – et, plus généralement, la volonté d’émanciper les animaux du prétendu joug humain s’inscrivent, l’une et l’autre, dans la lignée de ce qu’on nomme les « luttes intersectionnelles » ?

Bien sûr, je l’ai dit, c’est l’un des ingrédients du cocktail, ou l’une des trames de ces « luttes intersectionnelles ». La philosophe Chantal Delsol parle de « l’insurrection des particularités ». Si nous ne trouvons pas à éteindre cette insurrection de ces « moi, je » post-modernes qui mettent en procès tout ce qui nous précède, tout ce qui est donné et tout ce qui nous constitue, alors oui, l’animalisme sera l’un des principes les plus actifs de ces nouvelles intolérances idéologiques et politiques qui menacent.

On sait les discussions houleuses qui animent actuellement notre pays au sujet de l’euthanasie. Or, pour le dire vite, on peut avoir l’impression que, sous nos latitudes, d’aucuns acceptent plus aisément le fait qu’une société « abrège » l’existence d’êtres humains, qu’ils ne supportent la mort d’un animal. Qu’en pensez-vous ? De quoi cela est-il le nom ?

Il faut dire les choses comme elles sont : c’est le signe du profond « dérèglement moral de l’Occident » dont a parlé le politologue Philippe Bénéton. C’est notre conception de l’homme qui est prise d’assaut. S’il est nécessaire de combattre ces « progrès » destructeurs sur le plan politique – et c’est le travail que je m’efforce d’accomplir en dirigeant l’Institut Thomas More –, ma conviction personnelle est qu’il faut surtout mener la bataille sur le plan moral.

Car le politique ne peut pas grand-chose contre les pulsions nihilistes qui travaillent si fort les âmes et les corps d’Occident. Cela se passe d’abord dans le cœur et l’esprit des hommes. On sait depuis L’Esprit des Lois qu’il n’est pas possible de corriger les mœurs par les lois. C’est la caractéristique des régimes tyranniques que de s’y essayer, nous dit Montesquieu, et cela fini parmi les ruines, nous enseigne le vingtième siècle. C’est donc un combat moral – et spirituel pour les croyants –, que chacun d’entre nous doit mener, à la place qui est la sienne, dans son environnement le plus immédiat.

Avec la religion, l’amour et la guerre, la chasse fait partie des thèmes les plus représentés dans l’histoire des beaux-arts à l’échelle de l’humanité – sans parler de l’empreinte qu’elle a laissée dans la littérature. Aujourd’hui, certains sont désireux de rompre avec l’idée même d’une continuité historique, notamment en matière de beaux-arts, et d’autant plus s’il s’agit de la chasse. Que cela vous inspire-t-il ?

Chasse ou pas, il est évident que les promoteurs de la déconstruction veulent en finir avec la continuité historique. Le passé et ses traces, le patrimoine, sont de plus en plus vécus comme des poids. Ils gênent le passage de l’homme à l’état de monade ou à l’état gazeux. Dans ce contexte, il est impératif que l’art en dise le moins possible. L’art contemporain est chaos, confusion et désordre parce qu’il donne à voir la déconstruction telle qu’en elle-même. Il part dans tous les sens pour, surtout, n’aller nulle part. Il est essentiellement insignifiant, au sens littéral du mot.

Il ne peut ni ne veut être communion ou célébration – ce qu’est fondamentalement l’art puisqu’il a universellement, dans toutes les civilisations, partie liée avec le religieux. Il ne peut plus rien comprendre de l’émerveillement de l’incroyant Stendhal devant les madones de Raphaël ni des mots quasi religieux de Baudelaire quand il écrit que « l’Idéal est le seul mot qui convienne pour exprimer le but éternel de l’art ». Alors, que l’époque regarde d’un mauvais œil les grandes toiles d’Oudry, c’est possible. Mais je vous rappelle qu’après l’incendie de Notre-Dame, on s’est sérieusement demandé s’il fallait réinstaller les Mays si encombrants – par leur taille comme par leur sens.

Alors que le virtuel est en train de redéfinir notre relation à l’altérité et même à la corporéité, il nous apparaît que la chasse, expérience empirique s’il en est, peut incarner une sorte de « résistance ». Elle prend acte, par nature, des faits existentiels fondamentaux : naissance, croissance, souffrance, mort… Faits que notre époque, rêvant d’immortalité et fantasmant les merveilles du transhumanisme, tend à vouloir nier. Quel est votre sentiment à cet égard ?

Le corps est en effet l’un des champs de bataille de l’époque. Sa beauté comme sa finitude sont de moins en moins comprises. Le transhumanisme joue là un rôle quasi religieux en promettant une immortalité (sur cloud) sans les affres de l’existence. On pourra survivre sans avoir à vivre. Il constitue l’horizon eschatologique de la post-modernité. En attendant, le corps est en effet bien malmené aujourd’hui. À la fois par les docteurs Frankenstein de l’idéologie du genre et par les docteurs de la loi de la pudibonderie islamique, qui gagne tant de terrain dans notre pays. Sur ce dernier plan, c’est le corps des femmes qui est en première ligne.

Alors oui, dans ce contexte, la chasse comme expérience substantielle et immédiate de la vie et de la mort mais aussi, plus prosaïquement, de l’effort, de la marche, du corps plongé dans un environnement naturel, est un acte de résistance. Le chasseur, comme le jardinier dans son jardin ou le marin sur l’océan, éprouve avec son corps autant qu’avec son esprit les forces de la nature, les joies et les peines qu’elle procure. C’est pour cela que les connaissances, les pratiques, les simples dictons issus du monde de la chasse constituent une sorte de philosophie, modeste mais réelle, une sagesse à hauteur d’homme et praticable par tout un chacun. Et cela est aussi vrai pour le monde des jardiniers et celui de la mer. C’est que ceux s’y adonnent sont ajustés à la nature.

Pensez-vous que la chasse – à la fois comme manière de s’inscrire dans la nature, comme élément de sociabilisation et comme expression culturelle – ait encore un avenir et, si oui, quels conseils donneriez-vous aux chasseurs pour qu’ils puissent continuer, légitimement, à la pratiquer ?

La bataille sera rude mais peut être gagnée. Je vous répondrais que les chasseurs pourront l’emporter s’ils pratiquent à la fois l’excellence et l’art d’être populaires. Il faut tenir les deux bouts de la chaîne. En étant exigeants dans leurs pratiques, en continuant de cultiver leurs traditions, en étant les premiers et les vrais écologistes en même temps qu’en étant des acteurs visibles et actifs de la vie collective réelle. Leurs adversaires sont sociologiquement déterminés. Les chasseurs doivent ressembler à tous les Français. Un bon modèle me paraît être le monde du patrimoine : rénover une église ou sauver le lavoir d’un village réclament compétences, expertises et savoir-faire et permet de créer de l’unité sociale et culturelle. Il n’y a pas de sociabilité sans identification.

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