30 janvier 2026 • Les Echos • Analyse •
L’électrification des industries s’accélère et avec elle, la demande électrique. Alban Magro, chercheur associé au sein de l’Institut Thomas More, qui vient de publier la note Vers une coalition du nucléaire de puissance en Europe : un impératif stratégique, estime que pour répondre à ces besoins grandissants, la France doit porter un programme européen dont l’ambition sera de produire des réacteurs en série.
En France, la question nucléaire fait souvent l’objet de débats idéologiques : pour ou contre, nostalgie ou modernité, grandeur ou peur. Le débat peut être légitime. Mais il y a un moment où la réalité impose son rythme. Car le nucléaire n’est pas seulement un symbole : c’est une réponse industrielle à une contrainte très concrète. Cette contrainte, c’est la demande électrique qui augmente – estimée à +46 % d’ici 2050 en France –, l’électrification qui s’accélère et la nécessité de disposer d’une énergie pilotable, décarbonée et compétitive. Autrement dit : on peut discuter longtemps, mais on ne peut pas repousser indéfiniment le moment d’exécuter.
Un pays qui construit un réacteur de temps en temps n’a pas une filière ; il a un souvenir. À l’inverse, un pays capable de produire en série dispose d’un outil industriel complet, d’un levier de souveraineté énergétique et d’un avantage compétitif qui rejaillit sur toute son économie. La France a, objectivement, les moyens de redevenir ce pays-là, à l’image de la formidable épopée des années 1960 à 1990 qui ont vu l’éruption de plus de 50 réacteurs sur l’ensemble du territoire. Mais rien ne sera possible sans une volonté politique plus massive, plus constante, plus assumée.
La relance française existe déjà sur le papier. On a annoncé six EPR2, avec une première mise en service envisagée autour de 2038. Le problème, ce n’est pas l’ambition : c’est le passage du slogan au programme. Car ce qui compte, ce n’est pas de « lancer » un projet : c’est de le rendre industrialisable. Autrement dit : de construire une série. Et si nous avons besoin d’une piqûre de réalité, elle est déjà sous nos yeux : Flamanville, mis en service fin 2024 avec douze ans de retard, rappelle ce que coûte un nucléaire sans continuité industrielle – des retards, des dérives et une crédibilité entamée.
Et pourtant nous avons tout, ou presque, pour réussir avec EDF. Un retour d’expérience unique en Europe, une culture de sûreté, une ingénierie et des compétences uniques. La vraie question n’est donc pas « savons-nous construire ? ». Nous savons. La vraie question est : pouvons-nous construire en série ? Parce que la série change tout. Elle stabilise les coûts, réduit les délais, sécurise les approvisionnements et redonne confiance à ceux qui investissent. Les pays qui compressent aujourd’hui leurs calendriers ne le font pas par magie : ils le font parce qu’ils répètent et qu’à force de répéter, ils apprennent — au point qu’il faut désormais à la Chine entre cinq et sept ans pour faire sortir un réacteur de terre, contre plus de dix normalement.
De plus, le nucléaire n’est pas seulement une centrale posée dans un paysage : c’est une architecture économique complète. Derrière chaque chantier, il y a du génie civil, des forges, des automatismes, des formations, de la maintenance, des milliers d’emplois qualifiés. C’est une chaîne d’approvisionnement réelle et une souveraineté concrète. Mais cette souveraineté ne tient pas sur un communiqué : elle tient sur un pipeline. Sans visibilité sur vingt ou trente ans, les ateliers hésitent, les compétences se dispersent et l’on recommence à zéro à chaque projet, comme si l’on redécouvrait l’industrie à chaque génération.
Or, c’est précisément là que la France vacille : dans l’incapacité à tenir une décision dans le temps. Notre mal n’est pas technique, il est politique. Nous oscillons entre ambition proclamée et prudence administrative, entre discours de souveraineté et réflexes de renoncement, entre promesses de réindustrialisation et peur d’exécuter. Résultat : nous transformons un secteur stratégique en prototype permanent. Et pendant que nous temporisons, la contrainte énergétique, elle, continue d’avancer.
Et c’est ici que la question française devient européenne. L’Europe redécouvre enfin le nucléaire mais le fait en ordre dispersé. Pourtant, la demande électrique qui vient n’a rien d’une nuance : elle est un basculement. Les projections européennes anticipent une production électrique appelée à augmenter d’environ 140 % d’ici 2050 ! Dans ce contexte, se priver de puissance pilotable revient à choisir une dépendance : dépendance aux importations, aux aléas climatiques ou aux technologies des autres.
Voilà pourquoi la réponse ne peut pas être uniquement nationale. La France doit porter une coalition resserrée de pays volontaires : non pas une grande déclaration institutionnelle à l’image de l’Alliance du nucléaire, mais un outil d’exécution. Un standard commun, une coordination des calendriers, des commandes groupées, un financement lisible. Une coalition industrielle, capable de faire ce que l’Europe sait rarement faire : produire, en masse, dans la durée.
Le choix, au fond, est simple mais brutal. Soit la France assume son rôle de leader européen d’une politique nucléaire de série : un programme stable, financé, standardisé, avec une exécution rapide et une montée en compétences massive. Soit elle continue à hésiter, à fragmenter, à remettre à demain, et elle découvrira ce que découvrent tous les pays qui renoncent à produire : hausse des prix, déclin industriel et dépendances.
