Réseaux sociaux, VPN, anonymat: jusqu’où dérivera la régulation numérique ?

Cyrille Dalmont, directeur de recherche à l’Institut Thomas More

4 février 2026 • Le JDD • Analyse •


De la restriction des réseaux sociaux au contrôle des VPN, Cyrille Dalmont alerte sur une dérive qui menace de briser l’anonymat en ligne. Sous couvert de protéger les mineurs, l’exécutif déploie une « société de contrôle généralisé ».


Le 30 janvier dernier, sur France Info, Anne Le Hénanff, ministre déléguée chargée de l’Intelligence artificielle et du Numérique, a commenté l’adoption en première lecture de l’interdiction des réseaux sociaux pour les mineurs de moins de quinze ans. Son propos mérite d’être écouté. Non seulement parce qu’elle revendique une « étape très importante » mais parce qu’elle annonce explicitement la suite. « Ce n’est qu’un début », dit-elle : « les VPN, c’est le prochain sujet sur ma liste ». Et, à moyen et long terme, « l’Europe » et ses nouvelles réglementations. Ce programme a été confirmé par Aurore Bergé ce 3 février 2026 sur l’antenne d’Europe 1, reconnaissant explicitement que la fin de l’anonymat sur les réseaux sociaux pourrait être inscrite à l’agenda politique.

Ces déclarations, qui pourraient passer pour des maladresses ou l’aveu d’un agenda politique européen bien réel, sont d’abord l’expression de la toute-puissance d’une classe politique qui a compris que les Français sont écrasés par leur réalité quotidienne – déclin économique, pouvoir d’achat, délinquance, immigration, faillites des services publics – et qu’ils n’ont plus la force morale de défendre leurs libertés essentielles. Car, il faut bien comprendre que ce qui se joue derrière la proposition de loi de Laure Miller dépasse l’enjeu de son intitulé, conçu pour neutraliser toute critique : « protéger les mineurs des risques auxquels les expose l’utilisation des réseaux sociaux ». Derrière cette formule irréprochable se joue le droit d’accès à l’information et une partie de notre liberté d’expression.

Nous avons connu un bon exemple de ce procédé, consistant à rendre toute contestation moralement impossible au nom de la protection des mineurs, avec la séquence des sites pornographiques de juillet 2025. Pour protéger les mineurs, un contrôle préalable d’accès a été installé, encadré par le référentiel de l’ARCOM. Or, dans la logique de la « preuve de vie », le référentiel prévoit le recours possible à des dispositifs biométriques (notamment une photo prise en temps réel), ce qui ouvre la voie à des mécanismes de reconnaissance faciale ou d’estimation d’âge par l’image.

Autrement dit : au nom de la protection des mineurs, c’est l’infrastructure de ce que nous avons appelé ailleurs une « société de contrôle généralisée et de l’autorisation préalable » qui est en train de s’installer, dans une indifférence générale, sans que personne n’ait eu le courage de dire non. Ce basculement n’est pas théorique puisqu’il a été entériné par le Conseil d’État le 15 juillet 2025, lorsqu’il a confirmé le maintien de l’arrêté interministériel du 26 février 2025 imposant la vérification de l’âge.

La logique est implacable : (1) interdire les réseaux sociaux aux moins de quinze ans n’a de sens que si l’interdiction est effective ; (2) une interdiction effective suppose une vérification d’âge robuste de l’ensemble des utilisateurs, ce contrôle ne visant donc pas seulement les mineurs mais à tous ; (3) pour empêcher l’accès des uns, il faut identifier les autres. CQFD.

C’est ici que l’annonce de la ministre sur les VPN est décisive. Parler des VPN, ce n’est déjà plus parler d’enfants : c’est parler de contournement. C’est annoncer que les autorités ne se contenteront pas d’une loi symbolique mais s’intéressent de près à l’architecture. Car, lorsque l’on commence à fermer les issues, on ne se contente pas de réguler les plateformes : on s’intéresse à l’accès à l’information. Ce qu’Emmanuel Macron assume, discours après discours, de plus en plus clairement.

Cette nouvelle étape s’inscrit en effet dans une véritable tentation présidentielle de mise sous contrôle des réseaux sociaux mais également d’internet. Depuis des années, Emmanuel Macron explique que les plateformes sont devenues une menace démocratique, une fabrique de haine, un facteur d’« excitation cognitive », un vecteur d’ingérences et de désinformation. Il y a naturellement du vrai dans certains de ces jugements. Mais la question n’est pas là. La tentation présidentielle est celle de ne plus contredire les discours par d’autres discours mais d’organiser un espace public filtré, sécurisé, certifié.

Et cette obsession n’est pas franco-française. Elle traverse tout le bloc progressiste européen qui, constatant qu’il perd le monopole du récit médiatique, cherche à reprendre la main sur les canaux de l’information. C’est dans ce cadre que l’on doit lire l’« horizon européen » revendiqué par la ministre. L’Europe n’est pas un simple décor réglementaire. Elle est le lieu où se fabrique l’infrastructure. DSA, lignes directrices, exigences de protection des mineurs, dispositifs de vérification d’âge, bientôt portefeuille d’identité numérique européen : ces dispositifs accumulés conduisent à rendre l’identification numérique banale, puis indispensable. Pornographie, mineurs, haine en ligne, ingérences étrangères : l’identité numérique ne sera pas imposée frontalement mais risque de l’être au nom de causes incontestables.

Une fois l’infrastructure en place, l’accès à l’espace public numérique ne sera plus un droit mais une autorisation. La liberté d’expression ne sera désormais plus une liberté par principe, encadrée a posteriori par l’autorité judiciaire mais deviendra une liberté sous condition, pilotée par une architecture technique. Dans l’avenir cauchemardesque que ces réalités dessinent, on ne sera pas forcément interdit de parler mais empêché d’accéder au lieu où l’on parle, rendu invisible.

Nous y insistons pour être bien compris : l’identité numérique européenne, à travers le portefeuille EUDI Wallet, n’est pas conçue pour gérer des cas exceptionnels mais la vie de tous les jours. C’est un outil destiné à devenir la clé d’accès à l’ensemble des interactions ordinaires : services publics et privés confondus, banque, santé, travail, transport, logement, abonnements, démarches, achats, vérifications. La finalité n’est pas seulement d’identifier mais de rendre l’identification automatique, permanente, intégrée, normalisée. Le contrôle n’est plus une mesure, c’est un environnement. Et cet environnement repose sur une idée simple : l’accès devient conditionné à une validation administrative technique.

« Ce n’est qu’un début », dit la ministre. Elle a raison. Car une fois les opposants ou les réticents privés de moyens d’expression, qui pourra encore s’opposer à la suite de l’agenda ? Une fois l’infrastructure installée, une fois l’accès conditionné, il ne restera plus qu’à en étendre le périmètre, mesure après mesure, usage après usage. C’est ainsi que s’installe une société nouvelle, fondée non sur la liberté par principe, mais sur l’autorisation administrative préalable.