9 février 2026 • Le Figaro • Entretien •
Pour Laetitia Puyfaucher, spécialiste des enjeux énergétiques et auteur de notre rapport Photovoltaïque en France : Stop !, le recours croissant à l’énergie solaire fait peser un vrai risque sur notre souveraineté énergétique.
Vous expliquez dans votre étude que 79 % des Français font confiance au solaire pour garantir l’indépendance énergétique. Quel est le poids du photovoltaïque dans l’énergie française ?
En France, le parc photovoltaïque est passé de 0 en 2008 à 30 gigawatts de puissance installée à fin 2025. Pourtant, le photovoltaïque représente aujourd’hui un peu moins de 5 % de la production d’électricité en France, et une part encore plus marginale de l’énergie finale totale, de l’ordre de 1 %. Il n’est donc pas synonyme d’indépendance.
Dans la quasi-totalité des pays dans le monde, le développement du solaire contribue efficacement à la décarbonation de la production électrique. Ce fut le cas en France jusqu’en 2023. Le problème est que les scénarios mis en place par nos gouvernants prévoient d’aller plus loin dans la production photovoltaïque alors qu’il n’y en a plus l’utilité. La France est déjà championne mondiale de l’électricité décarbonée et premier exportateur mondial. D’autant plus que notre consommation électrique a tendance à baisser depuis 2011. Nous n’avons plus l’argent pour subventionner l’électrification à marche forcée.
Depuis 2024, le solaire oblige le nucléaire à s’effacer. Augmenter notre capacité en photovoltaïque fragiliserait nos dépenses publiques, déjà dans un état lamentable et continuerait à alourdir la facture d’électricité des Français, laquelle a déjà doublé entre 2009 et 2025. Vincent Berger, haut-commissaire à l’énergie atomique, dans une note publiée début septembre, indiquait que, le nucléaire ne pouvant pas descendre techniquement en dessous de 20 gigawatts, « nous aurons des actifs échoués dès leur inauguration ».
Vous expliquez justement que la Chine possède le quasi-monopole sur le marché mondial du photovoltaïque avec 90 % de parts. Comment la Chine en est-elle arrivée à contrôler autant ce marché ?
Cette progression dans le marché a été une des plus fulgurantes dans l’histoire en venant à bout des marchés américain et européen. Les États-Unis avaient 55 % du marché mondial du polysilicium, matière première stratégique des panneaux photovoltaïques, il leur en reste 4 %, l’Europe, à l’origine à 20 % a disparu de la carte. Aujourd’hui, 98 % des panneaux importés en Europe sont chinois. L’arrêt, en septembre 2018, des mesures antidumping instaurées par l’Union européenne entre 2013 et 2018 tua l’industrie solaire européenne. En l’espace de six ans, les importations de panneaux chinois dans l’UE sont passées de 5,5 milliards d’euros en 2018 à plus de 20 milliards en 2024.
Cette hégémonie chinoise est le fruit d’une stratégie agressive, combinant barrières douanières, subventions massives d’État, dumping à l’exportation, verrouillage des matières premières et, parfois, travail forcé. Concrètement, à la fin des années 2000, le gouvernement chinois a fait du solaire une priorité stratégique, y injectant d’énormes capitaux. Les banques d’État ont fourni des prêts massifs et des programmes comme « Golden Sun » subventionnaient jusqu’à 70 % des projets solaires. Cette montée en puissance rapide a entraîné une surabondance de l’offre mondiale, faisant chuter les prix des modules. Cette chute des prix a certes stimulé la diffusion du solaire, mais au prix de la disparition de dizaines de fabricants occidentaux, incapables de rivaliser.
En janvier 2018, l’administration Trump a imposé un tarif de 30 % sur les modules solaires importés. L’objectif était de protéger les usines américaines, mais les fabricants chinois ont réagi en délocalisant leur production dans des pays voisins. Aujourd’hui, près de 80 % des panneaux vendus aux États-Unis sont toujours importés, principalement depuis la Malaisie, le Cambodge, la Thaïlande et le Vietnam, via des usines appartenant à des groupes chinois. Parallèlement, la Chine a parachevé sa mainmise sur les segments en amont de la chaîne de valeur comme le polysilicium, atteignant des parts de marché proches de 95 %. Ainsi, même si les panneaux sont assemblés ailleurs, les composants proviennent de Chine.
Pourquoi l’Union européenne n’est-elle pas parvenue à lutter contre la Chine ? Comment, à l’avenir, protéger l’industrie européenne ?
Face à l’afflux de panneaux solaires chinois à très bas prix, l’Union européenne a instauré, à partir de 2013, des mesures antidumping et contre les subventions, combinant droits de douane et mécanisme de prix minimum à l’importation. Ces mesures ont permis de freiner temporairement la pression concurrentielle.
En 2018, l’Union européenne a décidé de lever ces dispositifs de protection. Cette décision s’inscrivait dans un contexte de forte accélération des objectifs climatiques et de volonté de réduire le coût de la transition énergétique. L’accès à des panneaux photovoltaïques à bas prix était alors perçu comme un levier immédiat pour massifier les installations solaires et contenir le coût global des politiques climatiques.
Cette orientation a été soutenue en particulier par l’Allemagne, pour laquelle la baisse du coût des équipements photovoltaïques constituait un enjeu central de la transition énergétique. Elle s’inscrivait également dans un contexte de relations commerciales étroites avec la Chine, notamment dans le secteur des technologies industrielles, ce qui a contribué à privilégier une ouverture du marché plutôt qu’un maintien de mesures de protection commerciale. La levée des droits de douane en 2018 a ainsi accéléré la disparition des derniers acteurs européens de la fabrication de cellules et de modules photovoltaïques, consacrant la dépendance quasi totale de l’Europe vis-à-vis des importations asiatiques pour cette technologie pourtant stratégique.
Quelles seraient les pistes éventuelles pour relancer cette industrie européenne du photovoltaïque ?
Vouloir relocaliser l’intégralité de la chaîne de valeur du solaire serait une bataille perdue d’avance et surtout une erreur de cible. Pour regagner sa souveraineté, l’Union européenne ne doit pas chercher à produire des panneaux à bas coût, mais à verrouiller les organes vitaux de son réseau électrique. Aujourd’hui, l’onduleur est le centre nerveux de l’installation. Confier la fabrication de cet équipement à des fournisseurs extra-européens, c’est laisser les clés de notre résilience électrique à des puissances étrangères, avec des risques majeurs en matière de cybersécurité et de maintenance logicielle.
Selon moi, la relance pourrait passer par une spécialisation sur les segments à haute valeur ajoutée. En premier lieu, l’électronique de puissance en reconstruisant une filière d’onduleurs «Made in Europe », et deuxième lieu : l’intelligence logicielle pour maîtriser les algorithmes de pilotage et les services système, et le couplage stockage- réseau. Pour réussir, l’Europe doit transformer ses appels d’offres. Il faut aussi imposer des clauses de sécurité drastiques, une traçabilité totale des composants et une préférence européenne assumée pour les infrastructures critiques. La souveraineté a un prix ; l’absence de souveraineté a un coût bien plus élevé.
Faut-il optimiser le stockage d’énergie pour réduire notre dépendance dans l’éventualité de conflits à venir ?
Nous avons créé Total il y a 100 ans pour sécuriser l’approvisionnement pétrolier de la France. Gaz de France (maintenant Engie) a été créé après la Seconde Guerre mondiale. Ces entreprises sont aujourd’hui très influentes avec des portefeuilles diversifiés d’approvisionnement. Le choc pétrolier de 1973 a provoqué un électrochoc supplémentaire, nous ne pouvions pas être aussi dépendants d’un pétrole qui n’était pas le nôtre. Nous avons pour cela adopté le plan Messmer et nous nous sommes dotés d’un parc nucléaire. Il faut noter que la part d’électricité dans notre économie est appelée à croître, nous devons donc renforcer nos dispositifs de résilience. Demain, le jour où il n’y a plus d’électricité, vous n’aurez plus de chauffage, plus de transport, car tout tend à marcher vers l’électricité. Il faut donc travailler sur le photovoltaïque pour qu’elle devienne une véritable solution de repli. La démarche dans mon rapport n’est pas antisolaire mais contre les risques de souveraineté qu’il nous fait courir aujourd’hui. Cette technologie, en prenant les bonnes précautions peut devenir, couplée à des batteries, un atout clé de notre résilience collective.