10 février 2026 • Le JDD • Analyse •
Face à l’explosion de la violence juvénile, Christian Flavigny, pédopsychiatre, qui publie La France écartelée (Téqui, 2026), dénonce la déconstruction du rôle paternel. Privés de repères symboliques et de lien filial régulateur, les garçons s’égarent dans une force sans cadre.
La violence des jeunes garçons stupéfie et inquiète. Encore faut-il en comprendre la source, et plus encore ce qui l’entretient – voire la favorise – dans l’évolution de notre vie de société. La force physique est ce qui semble l’atout masculin dans le processus de la vie, en contraste avec le charme que l’on dirait l’atout féminin. Mais les atouts de chacun des sexes ont besoin de se réguler, pour être profitables à la relation à autrui ; cette régulation, le garçon l’expérimente dans la relation au père : le fameux meurtre du père, qui tempère son impatience en la symbolisant : « Tu dégages, je veux ta place », est métamorphosé depuis la perspective tracée par le père : « Plus tard, tu seras père de tes enfants comme je le suis aujourd’hui pour toi, et je serai leur grand-père ».
Cette symbolisation établit le lien entre les générations, par la transmission qu’elle opère : le lien filial, spécifique aux parents, transforme la violence masculine du père en simple fermeté éducative, afin que son autorité soit protectrice et non arbitraire ; cependant que le fils renonce au vœu meurtrier au profit du lien d’identification au père, pour s’inscrire dans sa lignée. La régulation de la violence découle de ce renoncement mutuel, au profit d’une transmission.
Les ravages de la déconstruction
Bien sûr, chaque père joue à sa manière le jeu de la confrontation ; chaque fils y trouve à sa manière ses repères. Mais notre société a activement déconstruit le lien qui régule ce tissage du lien filial. D’abord, en jetant un discrédit permanent sur la masculinité : ici qualifiée de « toxique », là tenue pour un « masculinisme » à abattre, insistant sur le dévoiement possible de la force physique des hommes, comme rendant la violence suspecte d’être l’essence du masculin.
Ensuite, en ne cessant d’accabler la paternité, taxée de « dominatrice » par essence, dénoncée comme un « patriarcat », alors que celui-ci était moins une oppression qu’une gestion patrimoniale de la famille ; vantant que des familles se constituent sans père et les promouvant par des lois qui privent l’enfant d’avoir un père (« adoption pour tous » en 2013, « PMA pour toutes les femmes » en 2016, etc.). La figure paternelle évacuée de sa stature de pilier de la vie familiale, les jeunes garçons sont privés du ferraillement batailleur qui structure l’établissement en eux d’une masculinité confiante.
Restaurer la figure du père
Tous les passages à l’acte adolescents en appellent à une transmission paternelle fiable : elle est l’appui pour s’établir dans une masculinité tempérée. Or, la figure du père a été chassée de l’horizon symbolique de notre société, alors qu’elle est l’appui fondateur pour la maturation psychique des jeunes.
Telle est la faute de notre société à leur égard : les repères symboliques structurant leur vie psychique ont été « déconstruits » par des débats sociétaux, au bénéfice de préoccupations des adultes. Pour nous arranger avec cette démission de notre rôle, nous prétendons respecter les jeunes en les traitant en quasi-adultes ; or, si la violence monte de plus en plus précocement, c’est que nous les privons du cadre symbolique construisant leur vie psychoaffective.
La préoccupante montée en violence des jeunes n’appelle pas des mesurettes (des portiques, comme à l’aéroport où l’on redoute les terroristes), encore moins des postures (comme celle d’un procureur décrivant les mesures de « préméditation » d’un jeune, comme il l’aurait fait d’une organisation criminelle). Elle appelle la restauration des repères de la vie familiale, abîmés au fil de lois-famille qui depuis des décennies en ont sapé les fondements.
Le lien filial est le régulateur de la violence, il l’édifie, au sein de la vie familiale – pourvu qu’il ne soit pas saccagé par des décisions sociétales.