15 février 2026 • Desk Russie • Analyse •
Le 5 février 2026, à minuit, le traité New START a expiré. Signé en 2010, prorogé en 2021, ce traité était le dernier accord russo-américain de limitation des armes nucléaires stratégiques à demeurer en vigueur. Malgré l’évocation d’un futur dialogue militaire bilatéral de haut niveau, le fait est significatif. Il illustre les limites du rapprochement russo-américain.
Signé à Prague le 8 avril 2010, le traité New START (Strategic Arms Reduction Treaty) porte sur les armes nucléaires stratégiques russes et américaines (armes d’une portée supérieure à 5 500 kilomètres). Il remplace le traité START (expiré en 2009) et le traité SORT (valide jusqu’en 2012). Selon les termes du traité, le nombre de lanceurs stratégiques déployés de part et d’autre sera limité à 700 et celui des têtes nucléaires déployées sur ces lanceurs sera limité à 1 550. Le traité New START est signé un an après le discours prononcé par le président américain Barack Obama à Prague, le 5 avril 2009, sur la perspective d’un « monde sans armes nucléaires ». Il donne également une traduction concrète à la difficile amélioration des relations entre Russes et Américains (le « reset », après l’invasion russe de la Géorgie).
Le traité New START vient peu avant la conférence d’examen du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (1968), organisée au printemps 2010. Ainsi les États-Unis et la Russie peuvent-ils dire qu’ils respectent l’article VI dudit traité, consacré au désarmement nucléaire. Par ailleurs, le traité permet à la Russie d’arguer de la parité nucléaire pour se poser en égale des États-Unis. Le 5 février 2026, ce traité est arrivé à expiration sans qu’un successeur n’ait été négocié. Pour la première fois depuis les années 1970, au cours desquelles les traités SALT 1 et 2 avaient été signés, les États-Unis et la Russie ne sont plus liés par des accords contraignants.
Les discussions précédemment proposées par Vladimir Poutine à Donald Trump, dans la perspective d’un accord général russo-américain (aux dépens de l’Ukraine et des alliés européens des États-Unis), n’ont pas été suivies d’effets. L’expiration du traité New START marque donc la fin de l’Arms control (« maîtrise des armements ») : la Russie n’en respectait pas les termes (voir les « nouvelles armes » de Vladimir Poutine, hypersoniques et autres, vantées par la propagande russe) ; les États-Unis n’entendent plus accepter des contraintes unilatérales et voudraient élargir d’éventuelles négociations à la Chine populaire ; celle-ci développe son arsenal nucléaire stratégique, pour se porter à des niveaux comparables aux deux premiers, et elle ne veut pas négocier.
Ainsi les officiels américains dénoncent-ils la position de Pékin. Lors de la séance plénière de la Conférence sur le désarmement consacrée au thème « Post-TNP », à Genève, le 6 février 2026, le sous-secrétaire d’État chargé du contrôle des armements et de la sécurité internationale, Thomas DiNanno, expliquait : « Aujourd’hui, les États-Unis sont confrontés à des menaces provenant de plusieurs puissances nucléaires […]. En bref, un traité bilatéral avec une seule puissance nucléaire est tout simplement inapproprié en 2026 et pour l’avenir ». Il ajoutait des accusations contre Pékin : « Je peux révéler que le gouvernement américain sait que la Chine a mené des essais nucléaires, y compris des préparatifs pour des essais d’une puissance estimée à plusieurs centaines de tonnes ». « [L’armée chinoise] a cherché à dissimuler ces essais en brouillant les explosions nucléaires, car elle reconnaissait que ces essais violaient les engagements pris en matière d’interdiction des essais. La Chine a utilisé le “découplage”, une méthode visant à réduire l’efficacité de la surveillance sismique, afin de cacher ses activités au reste du monde ».
Pour sa part, la Russie pose ses conditions à un hypothétique nouveau traité d’encadrement des arsenaux nucléaires : « La Russie, par principe, serait impliquée dans un tel processus si le Royaume-Uni et la France, alliés militaires des États-Unis au sein de l’OTAN, […] y participaient également », déclare le même jour l’ambassadeur russe à l’ONU, Guennadi Gatilov. Autre condition posée par Moscou : le retrait du projet de bouclier spatial « Dôme d’or », destiné à protéger la totalité du territoire américain (il induit une arsenalisation sans précédent de l’espace). Sergueï Lavrov, dont une récente diatribe fait douter des perspectives d’un axe Trump-Poutine, peut bien affirmer : « Nous privilégions le dialogue et nous verrons si les États-Unis sont également prêts à s’engager dans cette voie », l’affaire semble fort mal engagée.
En effet, tant qu’elle n’aura pas été défaite en Ukraine et ruinée par ses entreprises guerrières, la Russie continuera à dilapider ses ressources dans le développement de nouvelles armes stratégiques destinées non pas à la seule dissuasion mais à l’intimidation des États-Unis, de l’Europe et de l’« Occident collectif », que le Kremlin s’efforce de désunir. On sait par ailleurs que des proches du pouvoir russe recommandent l’encouragement de la prolifération nucléaire dans le monde, une question particulièrement sensible au Moyen-Orient (voir la nucléarisation de l’Iran et ses conséquences régionales). Aussi affaiblie paraisse-t-elle sur le plan économique, la Russie peut s’adosser à la Chine populaire qui poursuit ses propres objectifs dans l’ordre nucléaire (1 500 têtes nucléaires en 2030, avec des options anti-forces).
À l’heure où les doctrinaires d’une nouvelle révolution américaine, phénomène susceptible de déborder Donald Trump, arguent de la « multipolarité » du monde pour ouvrir un « dialogue » avec les ennemis de l’Occident, tout en stigmatisant les alliés historiques des États-Unis, il serait bon que les personnes responsables outre-Atlantique réalisent combien les causes profondes de l’hostilité russe demeurent, avec leurs conséquences sur le plan nucléaire. En vérité, une politique de « Beggar thy neighbor » (« politique du chacun pour soi ») sur le plan géostratégique, depuis l’Europe jusqu’en Asie-Pacifique, amplifierait le chaos, avec d’inévitables chocs en retour pour les États-Unis. La seule considération de l’Iran et du théâtre moyen-oriental devrait convaincre ces derniers qu’il n’est pas possible de choisir en toute liberté ses amis et ses ennemis : le monde est travaillé par des forces profondes hostiles à l’Occident.
