20 février 2026 • Atlantico • Analyse •
La publication de la nouvelle Programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE3) le 12 février 2026 matérialise enfin une feuille de route énergétique claire pour la France après plusieurs années de retard. Malgré ses défauts, cette trajectoire renforce le rôle du nucléaire comme pilier de souveraineté énergétique et confirme que la question de l’atome dépasse désormais le simple débat électrique : elle est au cœur d’un projet industriel national. Analyse d’Alban Magro, qui vient de publier la note Vers une coalition du nucléaire de puissance en Europe : un impératif stratégique.
Dans son déclin, la France possède encore un privilège énergétique que l’Europe entière lui envie : un mix électrique largement décarboné, stable, pilotable et historiquement compétitif. Ce n’est pas un miracle technologique, ni le fruit d’une intuition écologique précoce. C’est le résultat d’un choix industriel assumé, celui d’une filière nucléaire construite avec méthode, discipline et continuité – qui nous a permis de construire 56 réacteurs en 40 ans. Le paradoxe français est là : nous avons hérité d’un des meilleurs atouts européens… et nous avons passé les deux dernières décennies à le délaisser, comme si l’abondance énergétique était un acquis éternel.
Car le vrai problème de la France ne se résume pas à des retards de chantiers ou à une querelle de coûts. Le vrai problème, c’est l’arrêt progressif de la logique de filière. Pendant des années, nous avons laissé le nucléaire devenir un sujet politique ordinaire, donc intermittent. Un quinquennat pour relancer, le suivant pour suspendre puis à nouveau pour promettre : les deux mandats d’Emmanuel Macron, inaugurés par la fermeture de la centrale de Fessenheim, en sont l’illustration la plus flagrante. Et à force de « pause », ce n’est pas seulement une stratégie qui s’est érodée : c’est une capacité industrielle – à l’image de la pénurie d’ingénieurs et d’ouvriers qualifiées dans le secteur. Une filière ne vit pas sur des annonces. Elle vit sur une cadence.
Or la cadence, c’est précisément ce qui fait la différence entre un réacteur construit « au cas par cas » et une industrie. Construire en série, ce n’est pas une lubie d’ingénieur : c’est le seul moyen de rendre le nucléaire à la fois plus rapide, plus fiable et plus soutenable financièrement. La série permet la standardisation, l’apprentissage, la montée en compétence, la réduction des aléas, la stabilisation des coûts.
Et cette logique de série, la France l’a connue, comme nous l’avons rappelé en commençant. C’est elle qui explique pourquoi notre mix électrique reste, encore aujourd’hui, l’un des plus enviables d’Europe, le nucléaire représentant encore environ 65 % de la production électrique française. Ce socle nous a protégé de l’instabilité, a donné une base solide à notre industrie et a constitué une assurance stratégique quand le monde s’est remis à trembler. C’est un avantage comparatif majeur, mais un avantage qui s’use s’il n’est pas entretenu et soutenu politiquement.
Car une filière nucléaire n’est pas seulement une collection de centrales. C’est une supply chain complète : ingénierie, chaudronnerie, contrôle-commande, génie civil, maintenance, formation, recherche, sûreté. Quand on casse la continuité, cette chaîne se disperse : les compétences vieillissent, les sous-traitants ne peuvent plus investir, la formation se tarit et chaque chantier devient une aventure, donc un risque.
La relance française, aujourd’hui, n’est donc pas qu’un enjeu énergétique : c’est une opportunité industrielle. La décision de relancer existe enfin : en février 2022, la France a annoncé six EPR2, avec une option pouvant aller jusqu’à huit supplémentaires, et une première mise en service envisagée autour de 2038. Ces chiffres ne sont pas un détail. Ils disent : la France veut à nouveau une trajectoire. Mais cette trajectoire ne produira ses effets que si elle est menée intelligemment, c’est-à-dire comme la reconstruction d’une filière et non comme une succession de chantiers isolés – qui occasionneraient les mêmes retards et dépassements financiers que la centrale de Flamanville, mise en service en 2024 avec douze années de retard.
Une série nucléaire, ce n’est pas seulement de l’électricité en plus. C’est un multiplicateur industriel. Chaque réacteur construit, c’est de la commande pour les entreprises françaises, une montée en charge pour les ateliers, des emplois qualifiés, de la formation structurée, une visibilité sur dix ou quinze ans. C’est aussi un signal envoyé au reste de l’économie : ici, l’énergie sera stable, compétitive et pilotable. L’industrie peut donc investir.
Le nucléaire français n’est pas une nostalgie. C’est un avantage comparatif rare, déjà là, dont nous avons hérité – et que nous avons commencé à gaspiller. La question que nous devons nous poser n’est pas de savoir si nous « aimons » le nucléaire mais si nous sommes capables de refaire ce que nous avions réussi : une filière, une cadence, une continuité. La France possède l’un des meilleurs mix européens. Elle peut encore redevenir une puissance industrielle de l’énergie. À condition de refaire un geste simple : passer de l’hésitation politique à l’exécution industrielle.