24 février 2026 • Le JDD • Analyse •
De la lutte contre la désinformation à la régulation des algorithmes, un glissement s’observe. La liberté d’expression tend à être de moins en moins vue comme un principe fondateur encadré a posteriori par la loi et par le juge mais comme une liberté conditionnée en amont, soumise à une autorisation préalable.
Le 18 février dernier, à New Delhi, lors d’un sommet international consacré à l’intelligence artificielle et à la régulation des technologies numériques, Emmanuel Macron a déclaré que la free speech (liberté d’expression) était « pure bullshit » (« pure connerie ») lorsqu’elle était guidée par des algorithmes biaisés. La formule, largement reprise à l’international, a surpris par sa brutalité. Elle n’a pourtant rien d’un accident. Elle constitue le dernier palier en date d’un raisonnement engagé depuis plusieurs années.
Dès 2020, lors de ses vœux à la presse, le président expliquait qu’il fallait « définir collectivement le statut de tel ou tel document ». « Définir collectivement » : c’est admettre que la vérité ne se joue plus seulement dans le débat contradictoire mais qu’elle est consacrée par une instance organisée – à laquelle il est légitime que l’État prenne part. Autrement dit, une vérité reconnue et validée par le pouvoir lui-même. Les appels répétés par Emmanuel Macron à la labellisation des médias procèdent de la même logique : identifier en amont les sources jugées légitimes.
À Sarrebruck, en octobre 2025, il décrivait une Europe « fatiguée », victime d’« excitation cognitive » et d’une dégénérescence démocratique alimentée par les réseaux sociaux. À chaque étape, le diagnostic se précise : l’espace numérique serait devenu pathogène, l’émotion l’emporterait sur l’argument, les algorithmes favoriseraient les contenus les plus clivants au détriment des idées progressistes.
Ce déplacement est plus profond qu’il n’y paraît. Dans une démocratie libérale, la liberté est le principe fondateur, la loi en fixe les limites et le juge contrôle, après coup, la conformité des propos tenus au droit positif. Lorsque l’on substitue à cette logique une organisation en amont des conditions de la liberté d’expression, on change la nature même du régime. Ce n’est plus un régime de liberté, c’est un régime d’autorisation préalable. Au sein même d’une démocratie libérale, cela constitue un basculement anthropologique.
Cette dynamique n’est pas franco-française. Elle s’inscrit dans une architecture européenne cohérente. Le Digital Services Act permet à la Commission d’adresser des lignes directrices aux plateformes, notamment en période électorale, et d’exiger des adaptations algorithmiques. Le règlement sur la liberté des médias (EMFA) ajoute un cadre supranational et un Comité européen pour les services de médias. En parallèle, le portefeuille d’identité numérique européen (EUDI Wallet) prépare une infrastructure d’identification généralisée. L’ensemble ne vise plus seulement à retirer des contenus illégaux : il organise les conditions de visibilité et structure l’accès à l’espace public numérique.
C’est cette évolution qui suscite désormais une réaction américaine. Donald Trump et son vice-président JD Vance ont multiplié les déclarations accusant l’Union européenne d’étouffer la liberté d’expression, notamment lorsqu’elle concerne les idées conservatrices et de droite en général. Et cet affrontement transatlantique concernant la liberté d’expression ne cesse de monter en intensité. Le 3 février 2026, la commission judiciaire de la Chambre des représentants a publié un rapport accusant la Commission européenne d’ingérence électorale et de pratiques « illibérales » sous couvert de régulation numérique. Selon ce document, Bruxelles façonnerait les conditions du débat public en ligne par la censure indirecte et l’autorisation préalable au profit des idées progressistes.
Le 18 février, une enquête de Reuters révélait qu’en réaction le Département d’État américain travaillait au lancement d’un portail baptisé « freedom.gov », destiné à permettre aux citoyens européens d’accéder à des contenus bloqués par leurs gouvernements, avec la possibilité d’y intégrer une fonction VPN. Initiative inédite : Washington envisagerait d’offrir un outil de contournement des politiques européennes de modération au nom de la « digital freedom ».
Nombre d’Européens ne se sentent pas directement concernés par ce débat mettant pourtant en jeu la liberté d’expression et l’accès à l’information. Pour l’illustrer, l’effroyable meurtre du jeune Quentin à Lyon par les milices de la Jeune Garde nous donne un exemple paroxystique.
Le 6 juin 2025, Emmanuel Macron dénonçait le « brainwashing sur les faits divers » pratiqué selon lui par certains médias qui relayent des informations diffusées sur les réseaux sociaux et déformeraient donc par ce biais la réalité de ce que vivent les Français. Dans ce cas précis, sans les réseaux sociaux, les images du guet-apens et du lynchage n’auraient probablement jamais circulé avec une telle intensité. Sans cette diffusion virale initiale, les médias généralistes se seraient-ils sentis contraints d’intégrer ces séquences dans leur traitement éditorial ? Sans les réseaux sociaux, l’identification rapide des participants, la mise en lumière de leurs appartenances militantes et les liens avec la Jeune Garde, ses connexions politiques avec LFI (et une grande partie de la gauche lors des dernières élections législatives) auraient-ils été connus du grand public ?
Les réseaux sociaux ont empêché cette neutralisation. Ils ont court-circuité le filtre. Ils ont imposé le réel : violent, brut, écœurant jusqu’à la nausée. Tout cela n’est pas plaisant et dit beaucoup de la crise démocratique que nous traversons. Mais ce qui est en jeu, dans les déclarations constantes d’Emmanuel Macron, contre eux est de la plus haute importance : réécrire le réel, autoriser l’information, décider ce que les citoyens sont autorisés à voir, à partager et à commenter. Telle semble être la trajectoire qui se dessine en France et en Europe sans que les peuples européens n’en prennent encore conscience.