LGBTQ+ · L’orientation sexuelle est une construction politique chez les plus jeunes

Christian Flavigny, directeur de recherche à l’Institut Thomas More

7 mars 2026 • Atlantico • Entretien •


Aux États-Unis, près d’un adulte sur dix s’identifie désormais comme LGBTQ+, selon une enquête récente de Gallup, avec une proportion particulièrement élevée chez les 18-29 ans. Cette progression spectaculaire interroge : traduit-elle une évolution réelle des comportements et des identités, ou révèle-t-elle surtout une transformation culturelle et politique de la manière dont les jeunes générations définissent leur sexualité et leur place dans la société ? Christian Flavigny, pédopsychiatre et psychanalyste, qui vient de publier La France écartelée entre américanisation et islamisation (Pierre Téqui) répond aux questions d’Atlantico.


Selon une nouvelle enquête de Gallup, 9 % des Américains avec une forte concentration chez les 18–29 ans. En quoi cette étude démontre-t-elle que l’orientation sexuelle est devenue, non pas un changement des comportements ou des catégories identitaires, mais bien une construction politique chez les jeunes générations ?

L’« orientation sexuelle » est une construction politique depuis une soixantaine d’années ; une construction propre à la société étatsunienne. Cette société conformiste et normative, formatée par un rigorisme d’obédience protestante a hérité d’un passé ségrégationniste d’une extrême violence : l’esclavage de la population noire et la persécution des personnes homosexuelles. Les mouvements militants se sont révoltés depuis les années 1960. Pour établir leur place dans cette vie sociale, il leur fallait assumer leur différence d’avec la « norme hétérosexuelle », en la revendiquant publiquement : ce fut le « coming out ». C’était accréditer que leur « inclination » (c’est le terme juste) s’imposait à eux : c’est la thèse du « né comme ça ». La dénonciation en « discrimination » advenait alors dans cette terre des États-Unis qui l’avait tant pratiquée, ouvrant au « droit d’être homosexuel ».

Mais ce fut ouvrir le « droit des minorités », qui a été dévoyé depuis, aboutissant au renversement de l’énoncé tocquevillien. L’oppression des minorités par la majorité est devenue les droits des minorités : « j’ai raison en tant que minoritaire ». Ainsi, souligner qu’avoir validé en France l’adoption et la PMA pour toutes les femmes (2013 et 2016), c’était priver l’enfant, avec l’aval des lois, d’avoir son père-et-sa-mère, est balayé par les militants comme « homophobe » – alors que c’est un vrai sujet de la vie familiale. De même, souligner la « trans-identification » des mineurs menant à interdire à leur âge toute mesure de « transition » médicale ou chirurgicale, dont ils ne sont pas en mesure d’apprécier les risques, est balayé comme « transphobe ».

S’identifier comme LGBTQ+ joue un rôle politique au sens de la vie dans la cité. L’affichage de la « disposition sexuelle » est une parade : « JE SUIS, et vous n’avez rien à en dire ». C’est une façon de s’imposer et de prévenir toute contestation.

Pourquoi observe-t-on un écart générationnel aussi massif entre la Gen Z et les Baby-Boomers ?

Les jeunes adultes, disons entre 18 et 29 ans, vivent une sorte de « post-adolescence » en ce sens que la découverte de l’autre sexe tâtonne encore, demeurant en exploration de la rencontre amoureuse. « S’identifier à » est un paravent explicatif. Cela veut dire : « c’est ma nature », dissimulant que « c’est mon tourment ». L’étiquetage a une fonction rassurante : acceptez-moi comme je suis. Ces jeunes adultes sont à l’âge d’une mutation : de l’enfance, avec sa dépendance aux parents, souvenir désormais lointain, à la dépendance que crée la rencontre des désirs, désir masculin et désir féminin, chargée d’inconnu.

Les désignations LGBTQ+ font un vernis protecteur, dissimulant le désarroi, comme d’une explication : si mon attirance pour un garçon ou pour une fille est fluctuant, n’est-ce pas que je suis « bi » ? Voilà l’explication, cela rassure. Les études sociologiques aiment catégoriser, démarche de société qui met un vernis sur l’enjeu intime : la confrontation à la condition sexuée – confrontation à l’incomplétude personnelle. Les sociétés anglo-saxonnes n’aiment pas l’exposition de l’intime (elles le protègent selon « le droit à la vie privée »), elles privilégient les réussites sociales.

Observe-t-on la même dynamique en France par rapport aux États-Unis ou existe-t-il des spécificités françaises ?

La culture française, en cela radicalement différente de celle anglo-saxonne, ne persécutait pas les personnes homosexuelles. C’est qu’en culture française, il n’y a pas de « norme »de vie sexuelle : l’homosexualité est une variante de la vie sexuelle, non une sexualité « hors norme » – puisqu’il n’y a pas de norme. Si la culture française n’est pas normative, c’est que la psychologie française a théorisé que l’homosexualité ne fait pas de ceux qui la privilégient un groupe à part, « contre-nature ». Cette tolérance, ancrée dans les mœurs françaises, dit la maturité de notre culture. Elle donna sa place à Marcel Proust, à Reynaldo Hahn, à Robert de Montesquiou, figures notoires de la vie sociale à la « Belle époque », ce qu’enviait Oscar Wilde, de même qu’à Charles Trenet, protégé par l’opinion au moment de la pitoyable affaire Alan Turing montrant l’intolérance anglo-saxonne. Cette acceptation sociale des différences s’accompagnait d’une gestion par la discrétion (la vie privée n’intéresse personne) – à l’inverse de la manière américaine qui requiert l’affichage et quasiment la publicité, pour « s’affirmer ».

Ce qui est désolant, c’est que depuis plusieurs décennies, la société française a été envahie par les manières étatsuniennes, effet du dévoiement du « principe minoritaire » valant situation victimaire. La bascule de cette importation est reflétée par la loi du 30 décembre 2004, votée à l’initiative du président Chirac à la suite d’un fait divers plus qu’ambigu (loi Nouchet), puis suivi par bien d’autres lois ensuite, toutes inspirées du modèle nord-américain, véritable contamination par le virus de la victimisation. La « lutte contre les discriminations » s’est trouvé engagée dans un pays, la France, historiquement indemne de la détestable faute étatsunienne de les avoir commises. Résultat : l’élégance française dans la relation entre les sexes, héritage de « l’amour courtois », sombre sous le faix du puritanisme américain.

Sommes-nous face à une libération progressive de la parole et des identités, ou à une redéfinition politique et culturelle de la sexualité dans les sociétés occidentales ?

Rien de tout cela, bien au contraire. Nous sommes dans un enfermement aigre clôturant chacun sur chacun, dans la vie sociale en tout cas. Non sans effet sur les relations intimes : la relation entre garçons et filles se distancie, comme plus méfiante, chacun bardé dans sa « catégorie ». Le climat de la vie entre les sexes se crispe – espérons que ce n’est là que la façade.

Car cette relation entre les sexes est l’aventure même de la vie, dans l’inconnu de l’autre sexe auquel elle confronte. Alors, une « libération de la parole » ? Une « redéfinition politique » ? Plutôt un vernis favorisant une inhibition généralisée – en tout cas dans les apparences sociales. Souhaitons qu’il n’en soit rien dans l’intimité des relations, là où on n’est plus dans l’affichage. La question sensible y est : est-ce qu’on est bien ensemble ? Espérons que tous sauront se délivrer de leur étiquette dans ce moment. Là est la clé du bonheur, là elle était, là elle sera – espérons-le ainsi. La sexualité, ce n’est pas une performance. C’est un abandon à l’autre, et l’accueil de lui-même.

L’orientation sexuelle devient-elle un indicateur du rapport au vote et à la vision de la société ? Peut-on parler d’une « construction politique » de l’orientation sexuelle chez les jeunes générations, au sens où l’identité deviendrait aussi un positionnement idéologique ?

« L’orientation sexuelle », c’est donc l’un des mots à supprimer de notre vocabulaire, c’est le terme vulgarisé, initialement par les militants pour s’insérer dans la rude société étatsunienne. mieux vaut dire désormais : « inclination sexuelle », ce sera plus juste. Et mieux encore : “préférence” donnée à l’union sexuelle, que ce soit entre homme et femme, ou de même sexe, ou autre. Il importe de se débarrasser de la vulgate nord-américaine, qui tint à une nécessité propre à cette société, que l’on pourrait dire obscurantiste sur les questions de sexualité.

Le terme de « genre » (gender) est l’autre terme à éradiquer de la culture française. Il faut dire : « sexualité » pour restaurer l’atmosphère de notre vie de société, et pourquoi pas alors l’importer aux États-Unis et dans le reste du monde : c’est la vocation de la culture française.

Elle sait que cette réification du sexuel par la culture anglosaxonne est une impasse ; la vérité, qu’elle a décrite de longue date, est celle de l’appropriation par chacun des sexes de ce qui convient au mieux pour vivre notre condition sexuée : le masculin, le féminin. Ele sait que c’est une donne psychoaffective complexe – ce qui ne justifie pas de la contourner par les marqueurs identitaires que sont les catégorisations, en tout cas en France.