Élections municipales · La commune est encore le lieu de la démocratie de la poignée de main

Jean-Thomas Lesueur, directeur général de l’Institut Thomas More

11 mars 2026 • Le Figaro • Analyse •


À rebours du vacarme national et des crispations du débat public, les élections municipales rappellent une vérité oubliée : la démocratie française vit d’abord dans ses communes. Malgré le centralisme, la nationalisation du débat et la lassitude des élus, le fait local résiste et demeure le dernier espace de confiance politique, incarné par des maires largement respectés par les Français. Face à une démocratie nationale minée par la défiance, la conflictualité et la démagogie, l’échelon communal apparaît comme une ressource décisive : une politique concrète, coopérative et enracinée, fondée sur la proximité et la responsabilité. Revitaliser la démocratie française suppose ainsi de redonner libertés, pouvoirs et considération au local.


Ce dimanche 15 mars, les Français sont appelés à élire leur maire dans les 34 875 communes que compte la France métropolitaine et d’outre-mer. 34 875 maires et plus de 880 000 d’élus municipaux prêts à s’engager pour six (ou sept) ans au service de leurs concitoyens et du bien commun local. Cette élection, et la campagne à bas bruit (en-dehors de quelques grandes villes) qui la précède depuis quelques semaines, contrastent avec une actualité internationale inquiétante et un spectacle politique national le plus souvent navrant.

34 875 « conversations civiques », selon la belle formule de Pierre Manent, sont en cours, consacrées à des enjeux municipaux concrets et enracinés, et il n’est pas vain de tendre l’oreille pour les écouter. Elles donnent en effet à réfléchir. Car la démocratie ne se réduit pas à des procédures. La parole directe du citoyen à l’élu, la confiance encore présente à l’échelon local, la modestie même de ce qui s’y joue, sont riches d’enseignements pour qui voudrait apporter quelques réponses à la crise démocratique majuscule que traverse notre pays.

Malgré les réformes délétères de ces quinze dernières années, malgré la lassitude grandissante des maires, malgré l’effritement de la participation électorale, le premier enseignement est la résistance du fait local. Dans un pays historiquement marqué par un centralisme étouffant, dont la constitution ordonne l’ensemble de la vie politique à l’élection présidentielle et dans lequel les facteurs de nationalisation des élections locales sont nombreux (personnalisation du débat médiatique, lecture des résultats en termes de rapports de force nationaux, attention des médias sur les scrutins des plus grandes villes, chaînes d’information en continu qui structurent le débat plutôt autour d’enjeux nationaux, investitures pilotées depuis Paris, campagnes « labellisées », importation des clivages nationaux à l’échelon local), il est remarquable, et significatif, que seules 68 communes se retrouvent sans candidats (soit 0,19 %) dimanche prochain.

Si l’on rappelle le chiffre de la confiance à l’égard de la figure du maire, qui oscille entre 60 et 70 % selon les enquêtes (très au-dessus donc du gouvernement ou des parlementaires), on mesure à quel point est précieux l’échelon communal, à la fois dans sa substance et dans sa singularité. Dans un pays conduit par des élites politiques et administratives spontanément méfiantes et facilement condescendantes à l’égard de l’échelon local et épuisé par l’étatisme technocratique, sûr de lui et ravageur d’Emmanuel Macron, cela constitue une ressource.

On voit d’ici bon nombre de responsables politiques lever les yeux au ciel. Les réalités modestes et parfois prosaïques de la politique locale ne les motivent guère. Souvent, ils les méprisent. C’est qu’ils n’ont pas compris, ou pas vu, ses potentialités considérables. Ils n’ont pas compris, ou pas vu, qu’il était possible de concevoir et de conduire des politiques, partielles sans doute, mais résolument alternatives à celles de l’État : en matière de sécurité, d’éducation, de culture, d’écologie, de logement, d’aide sociale et même d’immigration (qu’on consulte l’exemple suisse), etc. Ils n’ont pas compris non plus, ou pas vu, l’atout considérable du local, que nous avons noté plus haut en passant : il est le dernier espace de confiance politique dans notre pays.

C’est notre deuxième enseignement : dans la crise démocratique que nous traversons – crise de défiance majuscule, retour de la violence politique, tentation du contrôle de la liberté d’expression, montée de nouvelles intolérances, simplisme et démagogie des solutions –, il apparaît pourtant qu’une partie de la réponse, je dis bien une partie, réside dans la défense, la valorisation et le développement de la démocratie locale.

La commune est le lieu de la démocratie « en circuit court », de la démocratie de la poignée de main et du face-à-face, des projets réussis parce que conçus collectivement, au plus près du réel et par nature enracinés : la politique à hauteur d’hommes. Des réformes instaurant des mécanismes de démocratie directe locale et instituant de nouvelles libertés locales seraient un service rendu à notre démocratie malade.

La commune est enfin le lieu, et c’est notre troisième enseignement, où tout n’est pas clivage, ni guerre de tranchée. 93 % des communes françaises ont moins de 5 000 habitants. Les sujets traités y sont peu idéologiques. Et la nature coopérative de l’action communale sert de garde-fou. Car c’est l’une des caractéristiques de l’action locale que de ne pouvoir se suffire à elle-même. A rebours des responsables politiques nationaux qui, bien souvent, regardent l’État comme seul légitime et disposent de ses ressources massives pour agir, l’élu local est obligé – et c’est tant mieux – de s’appuyer sur d’autres que lui pour agir : associations, entreprises, autres collectivités, familles, parents d’élèves, etc.

Ces vérités sont modestes. Elles ne sont pourtant ni méprisables, ni secondaires dans la vie des Français si las de la politique politicienne. Le temps de l’élection présidentielle viendra. Il approche. Mais, avant d’y plonger (pour le meilleur et pour le pire), laissons vivre pleinement ce moment municipal. Il sert le bien des Français et de la France, il sert la concorde et la paix civile dont elle a tant besoin.