31 mars 2026 • Les Echos • Analyse •
La Commission européenne mise sur le « Made in Europe » pour protéger ses industries face à la concurrence chinoise. Mais cette stratégie soulève des questions sur l’avenir du « Made in France », alors que la France continue de perdre des usines au profit de ses voisins européens.
La Commission européenne a récemment présenté des mesures en faveur de « l’accélération industrielle » en promouvant ce qui est présenté comme son nouveau mot d’ordre : le « Made in Europe ». L’idée consiste à favoriser les produits fabriqués sur le continent afin de mieux protéger les industries européennes d’une concurrence internationale de plus en plus agressive, notamment via le déploiement d’aides et un contrôle accru des investissements étrangers.
La cible implicite est évidente : la Chine. En l’espace de deux décennies, l’industrie chinoise s’est imposée dans de nombreux secteurs stratégiques, jusqu’à parfois dominer complètement certaines chaînes de valeur. Le cas du photovoltaïque est devenu emblématique : aujourd’hui, 98 % des panneaux photovoltaïques importés en Europe sont chinois. Le secteur automobile est une autre illustration de cette dynamique, la Chine inondant le marché et faisant craindre une perte de 600 000 emplois au cours de cette décennie.
Face à cette réalité, l’Union européenne commence enfin à réagir. Plusieurs initiatives visent désormais à favoriser les productions européennes : exigences de contenu local dans certains projets industriels, droits compensateurs pouvant dépasser 30 % sur certains véhicules ou mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (CBAM), devant progressivement rééquilibrer la concurrence dans des secteurs comme l’acier, l’aluminium ou le ciment.
Bien qu’encore limitée, cette prise de conscience est évidemment la bienvenue. Mais elle pose une question rarement évoquée : la promotion du « Made in Europe » ne risque-t-elle pas de nous faire oublier l’enjeu du « Made in France » ? Car derrière l’unité européenne affichée, existe une autre réalité : les États membres sont également en concurrence économique entre eux. Dans un marché unique où les biens et les capitaux circulent librement, les entreprises arbitrent en permanence entre les différents territoires européens pour choisir où produire.
Les exemples de délocalisations intra-européennes sont nombreux, le secteur automobile en étant l’illustration la plus éloquente. De fait, plus de 33 % des emplois ont été perdus en 2010 et 2023, en raison notamment des mouvements d’usines des groupes Renault et Stellantis en direction de pays européens plus attractifs, tels que l’Espagne ou la Roumanie. Depuis plusieurs décennies, une partie de la production industrielle française s’est ainsi déplacée vers les pays d’Europe (notamment à l’Est), attirée par des coûts de production plus faibles, une fiscalité plus favorable et un environnement réglementaire plus stable.
Cette concurrence intra-européenne se lit aussi dans les structures économiques. L’industrie manufacturière représente environ 10 % du PIB en France, contre près de 19 % en Allemagne et 16 % en Pologne et en Italie. Autrement dit, avant même de perdre des usines face à la Chine, la France en perd parfois au profit de ses propres partenaires européens.
Dans ce contexte, promouvoir le « Made in Europe » est tout à fait défendable mais ne saurait suffire. Si la France souhaite réellement défendre son industrie, elle doit également mener une stratégie claire en faveur du « Made in France ». Trois leviers apparaissent essentiels.
Le premier est fiscal. Malgré plusieurs réformes récentes, produire en France reste souvent plus coûteux que dans de nombreux pays européens. La France demeure l’un des pays où les impôts de production sont les plus élevés, représentant encore environ 3 % du PIB, soit nettement plus que la moyenne européenne. Réduire durablement ces prélèvements demeure donc une condition indispensable pour réindustrialiser le pays.
Le deuxième levier concerne l’orientation des aides publiques. Plutôt que de les disperser, l’enjeu consiste à concentrer les soutiens, notamment pour renforcer la R&D (à 2,3 % du PIB en France contre plus de 3 % en Allemagne et en Suède) vers les secteurs où l’on peut réellement construire un avantage industriel durable : technologies de pointe, industries stratégiques ou encore segments de production à forte valeur ajoutée. Cela suppose également de renforcer le tissu d’entreprises intermédiaires, qui constituent le socle de tout système industriel solide. Et là encore l’Allemagne compte près de 4 500 ETI industrielles, contre environ 1 300 en France.
Enfin, un « Made in France » industriel crédible suppose un système de formation capable de fournir les compétences dont les entreprises ont besoin. Les exemples européens montrent là encore combien un système d’apprentissage structuré peut soutenir la compétitivité industrielle : plus de la moitié des jeunes Allemands, Polonais et Italiens passent par la formation professionnelle contre environ un tiers en France. Renforcer les filières techniques et rapprocher davantage l’école de l’entreprise constitue donc un enjeu central pour reconstruire un tissu productif solide.
L’Europe a raison de vouloir défendre son industrie face aux grandes puissances économiques. Mais cette ambition ne doit pas nous conduire à diluer les responsabilités nationales. Car pour un dirigeant élu par les Français, la boussole doit rester claire : défendre et reconstruire le « Made in France ».
