Propos de Laurent Nunez · Laisser à des adolescentes la liberté de porter le voile est contraire à l’esprit français

Christian Flavigny, directeur de recherche à l’Institut Thomas More

7 avril 2026 • Figaro Vox • Analyse •


« Je ne serai pas celui qui ira expliquer à des enfants qu’en portant le voile, elles menacent le vivre ensemble républicain » : le discours du ministre de l’Intérieur Laurent Nunez, prononcé à la Grande Mosquée de Paris le 12 mars dernier, est une forme de démission culturelle, comme l’analyse Christian Flavigny, pédopsychiatre et psychanalyste, qui vient de publier La France écartelée. Entre américanisation et islamisation (Téqui, 2026).


Un déni jamais n’abolira un problème : l’écart est majeur entre la culture française et celle islamique. Est-il ou non surmontable ? Mieux vaut en préciser les attendus, avant de décréter « ne pas en être dérangé ». Le heurt est frontal avec la société française. Encore convient-il que celle-ci accepte d’être elle-même ; or elle s’y dérobe. De là proviennent les incompréhensions avec l’islam. Avec sa déclaration sur le voilement des petites filles, qu’il essaie de masquer par de nouvelles annonces, le ministre de l’Intérieur Laurent Nunez avive un problème plutôt que le résoudre.

Le problème provient de l’effacement actif d’une source fondatrice de la culture française : la religion catholique, qui en est la matrice. La christianisation de la France a élaboré le droit canon, puisant à la mamelle du droit romain (Pierre Legendre), avant d’être laïcisée depuis la « philosophie des Lumières ». Nos principes juridiques en résultent, comme le montre la pratique de l’adoption d’un enfant : l’adoption plénière ( loi de 1966) est inconcevable en terre d’islam, remplacée par la kafala, simple recueil d’un enfant.

Le principe de laïcité écarta la foi religieuse de l’espace public. Que les lois de la République s’imposent à la loi divine est accepté par le dogme catholique, qui portait en germe la séparation entre l’espace public et l’espace privé (mise en lumière par Marcel Gauchet) : cela est refusé par la culture de l’islam. Le méconnaître donne au principe français de laïcité le rôle d’une parade qu’il ne peut pas tenir. S’y référer nous fait traiter – non pas seulement d’infidèles, mais de mécréants (Rémi Brague). La réponse par la « laïcité » donne le sentiment de déjouer l’affront, de refuser la diatribe – cela suscite le mépris, non l’adhésion.

Paradoxe : nous portons une attention vigilante à respecter les origines des autres peuples, leur concédant de conserver chez nous leurs mœurs et leurs coutumes. Ce respect serait peut-être louable si nous nous l’appliquions à nous-mêmes. Or, tout semble fait pour bafouer « nos origines personnelles » : les racines catholiques de la France sont gommées, comme si l’option républicaine et laïque risquait d’en souffrir. L’islam s’épand à mesure où nous nous éliminons nous-mêmes dans une « absurde christianophobie » (Jean-Robert Pitte). Laurent Nunez entretient notre effacement, qui ne contre pas le vœu d’envahissement, et au contraire l’exacerbe.

Alors, le voile féminin : ne reprenons pas la dispute sur le voile réclamé en France pendant que des femmes d’autres pays comme l’Iran se battent, au prix de leur vie, pour s’en délivrer. Le sujet abordé par le ministre reflète notre autre démission culturelle : laisser les jeunes filles mineures « libres » de porter ou non le voile, c’est plaider la notion de liberté découlant des droits individuels émanant de la culture nord-américaine, qui accordent aux jeunes ceux accordés aux adultes à la raison de ne pas discriminer selon l’âge – la discrimination étant la faute commise dans l’histoire des États-Unis, qui cherchent à s’en amender.

Une telle démarche est contraire à l’esprit de la culture française. Sa connaissance de la psychologie des enfants et des adolescents lui permet de savoir qu’ils n’ont pas encore la maturité d’affirmer leur choix propre – ce qui s’applique d’ailleurs à d’autres thèmes, comme celui de leur réclamation de « transition médico-chirurgicale ». Le ministre omet ceci : fixer un interdit, loin d’être une privation de liberté, est une mesure de protection.

Il ne s’agit pas de rallumer quelque guerre de religion mais de ceci : pour accueillir l’autre dans sa différence, il faut d’abord être soi-même et pas se présenter amputé d’une part de soi. En l’omettant, la société française se laisse écarteler entre une américanisation, important ses principes juridiques individualistes, et une islamisation que fertilise le délaissement de notre propre héritage culturel. On n’accueille une culture étrangère qu’en étant soi-même, donc en assumant toute notre histoire, que nous en aimions ou non les épisodes : le sacre de Reims et la fête de la Fédération, avait résumé Marc Bloch.