Les deux Europe · Ce graphique qui permet de comprendre en un coup d’oeil qui est en train de gagner la bataille économique du 21e siècle

Tristan Audras, chercheur associé à l’Institut Thomas More

21 mai 2026 • Atlantico • Entretien •


Pendant que l’Europe de l’Ouest décroche face aux États-Unis, les pays de l’Est poursuivent leur spectaculaire rattrapage économique. Derrière cette nouvelle fracture européenne se joue une question centrale : l’UE est-elle encore capable de se réformer avant que son retard ne devienne structurel ?


Pourriez-vous commenter ce graphique (avec quelques chiffres) ?

Ce graphique du Fonds Monétaire Internationale (FMI) compare l’écart de PIB par habitants des différents pays de l’Union européenne par rapport aux Etats-Unis, sur la période 2000-2030. Il révèle une impressionnante différence de dynamique entre les pays de l’Est et de l’Ouest de l’Union. Alors que ces derniers ont accumulé un retard significatif sur les Etats-Unis depuis trente ans, les pays de l’Est connaissent, au contraire, une progression spectaculaire. L’Italie a ainsi passée d’un PIB par habitant représentant 93 % de celui des Etats-Unis au début du millénaire à une projection de 68 % seulement en 2030. A l’inverse la Pologne est passée de 34 % à 67 % du niveau américain.

On observe ainsi une convergence européenne mais celle-ci est autant portée par la progression des pays de l’Est que par le déclin de ceux de l’Ouest. Trois groupes peuvent aujourd’hui être distingués. Le premier avec un PIB par habitant se situant entre 40 % et 60 % du niveau américain : Hongrie, Estonie, Grèce, Portugal, etc. Le second entre 60% et 80 % du niveau américain : Italie, Espagne, France, Pologne, Lituanie, etc. Et le troisième entre 80 % et 90% : Suède, Allemagne, Belgique, Autriche, Pays-Bas, etc. La fracture Est/Ouest est donc toujours globalement d’actualité mais les disparités se résorbent et certains pays ont clairement changé de catégorie, à la hausse (Pologne, Malte) comme à la baisse (Portugal, Grèce).

Le miracle est-européen était-il une exception historique ou un modèle ?

La question est complexe mais a priori ce miracle ressemble davantage à une parenthèse historique qu’à un modèle de croissance reproductible. Les pays de l’Est comme la Pologne ou les Etats Baltes ont connu depuis leur entrée dans l’UE, deux décennies de rattrapage économique, avec un taux de croissance annuel moyen du PIB situé entre 2.35 % et 3.95 % de 2004 à 2025 d’après Eurostat. Ce rattrapage s’est notamment appuyé sur l’entrée dans le marché commun qui a permis à ces pays de faire valoir leur compétitivité prix pour s’industrialiser et exporter. Entre 2004 et 2023, la valeur des exportations polonaises a, par exemple, été multipliée par six. Ils ont également fortement bénéficié des fonds européens, leur permettant de moderniser leurs infrastructures et d’investir dans le numérique, la transition énergétique, l’éducation… La Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD) avance un notamment montant de 3 385 euros d’aides par habitant en Estonie sur la période 2014-2020.

Néanmoins, ce rattrapage spectaculaire pourrait bien connaitre un essoufflement. Le prix Nobel d’économie Philippe Aghion, spécialiste de la croissance, a distingué dans ces travaux deux types d’économies : les économies de rattrapage et les économies d’innovation. Quand une économie rattrape ces concurrents et se rapproche de la frontière technologique elle doit absolument investir dans des relais de croissance qui améliorent la productivité et favorisent les innovations à long terme. Aujourd’hui la Pologne constitue, par exemple, la sixième puissance économique européenne. Si le revenu par habitant a fortement augmenté ces dernières décennies, les facteurs moteurs de la compétitivé polonaise eux se dégradent. Le coût horaire de la main-d’œuvre dans l’industrie, la construction et les services a par exemple augmenté de 52,8 % depuis 2022 (Eurostat). Le pays doit ainsi trouver de nouveaux moteurs de croissance. Or, d’après la Direction générale du Trésor, la Pologne n’investit pas « suffisamment dans la recherche et développement ». A court terme, elle fait face aux mêmes difficultés que ces voisins européens (déficit, cout de l’énergie, inflation) et à long terme, elle pourrait subir le vieillissement très rapide de sa population. Malgré des investissements intéressants dans la défense et l’éducation, on voit ainsi que les pays de l’Est commencent à affronter les mêmes problématiques que les pays de l’Ouest qu’ils continuent de rattraper. La Chine au contraire, avait très bien négocié cette transition rattrapage/innovation.

Sans choc existentiel, l’Europe occidentale peut-elle se réformer ?

Espérons que oui. Il est vrai néanmoins, que la théorie de Mancur Olson selon laquelle les sociétés stables comportent en leur sein des « coalitions de redistribution » qui n’auraient pour objectif que de préserver leur rente dans le système politico-économique existant fait échos à de nombreux débats actuels en France. On entend plus souvent les syndicats parler de préservation des acquis sociaux, que de nouveau modèle social. Depuis la fin des années 1970, et le débat sur les retraites l’a montré, les luttes sociales sont plutôt défensives et rendent difficile l’adoption de réelles réformes systémiques. Les dépenses sociales et la dette qui les finance, pèsent ainsi de plus en plus sur le budget de l’Etat et limitent considérablement nos marges de manœuvre.

Avec ou sans choc, le décrochage de l’Europe occidentale est, néanmoins, de plus en plus évident. Le rapport Draghi de 2023 l’a montré avec des chiffres éloquents, tant en ce qui concerne la richesse moyenne par habitant que le retard dans les secteurs stratégiques. Il faudrait entamer urgemment un double processus de réforme. D’abord au niveau national en proposant un nouveau système éducatif, fiscal et social pour être plus productifs et plus compétitifs. Ensuite au niveau européen, en repensant complètement notre politique industrielle et en mobilisant les ressources nécessaires pour financer les investissements nécessaires. Draghi parle d’environ 800 milliards d’euros supplémentaires par an à dispatcher dans différents secteurs : l’énergie, les semi-conducteurs, l’industrie, la défense, etc.

L’UE est-elle encore un moteur, ou devient-elle un plafond ?

Dans son livre Le Monde confisqué, l’historien Arnaud Orain distingue deux types de capitalisme s’étant succédés au cours de l’histoire : le capitalisme libéral et le capitalisme de la finitude. Alors que le premier se caractérise par le développement du commerce dans un environnement concurrentiel, le second intervient quand les Etats prennent conscience du caractère limité des ressources et cherchent à les monopoliser. A mon avis, le monde est aujourd’hui entré dans une phase du capitalisme de la finitude et l’UE ne l’a pas encore intégré. Elle s’est construite sur le dogme de la concurrence libre et non faussée en oubliant notamment qu’elle doit faire face à des empires féroces qui défendent leurs intérêts. Ce dogme nous empêche notamment de mener une véritable politique industrielle et technologique, le refus de la fusion Alstom Siemens en 2019, constituant à ce titre un exemple symptomatique.

L’Europe est un continent riche de 450 millions d’habitants. Celui-lui donne à mon avis, deux atouts formidables : un marché que les grandes entreprises mondiales veulent conquérir et un levier financier important. Les pays européens doivent donc se montrer nettement plus stratégiques dans leur approche commerciale en favorisant clairement leurs intérêts, même s’ils ne sont pas systématiquement convergents. Au lieu d’édicter des normes et de ne penser qu’au consommateur, l’UE doit prendre en charge cette politique en mettant en place les conditions économiques et financières nécessaire au développement de l’industrie européenne. Comme avec l’exemple d’Airbus, profitons des avantages du marché commun et des avantages comparatifs de chaque pays pour créer des leaders mondiaux.

À quel moment le décrochage devient-il irréversible ?

Cela dépend de quoi l’on parle et à quelle échelle de temps. Les civilisations sont mortelles comme dirait Valéry. Il y a des secteurs dans lesquels les retards sont difficilement rattrapables. Le numérique par exemple est un domaine où la notion de taille critique est absolument décisive car elle impacte fortement la domination du marché. Un nombre élevé d’utilisateurs rend le produit plus attractif (plus de contenus) et plus performant (par l’accumulation de donnée). La Chine ne s’y est pas trompée en 2010, lorsque par une politique de censure, elle a évincé Google du marché national et imposé Baidu comme moteur de recherche. On peut légitimement se demander ce qu’à fait l’UE à ce sujet ?

Sur d’autres aspects, le retard européen est loin d’être irréversible. Plus il s’accumule, plus il sera long à surmonter mais rien n’empêche les pays européens, qui restent tout de même riches et développés, de réorienter leurs investissements vers les secteurs porteurs de croissance. Autorisons-nous à subventionner massivement nos entreprises innovantes, finançons la recherche, facilitons l’investissement privé et donnons à nos entreprises des leviers de compétitivités, et nos résultats devraient, je pense, s’améliorer. Notre capacité à nous endetter témoigne au moins du fait que les marchés financiers continuent à nous faire confiance. Faisons des choix forts en arrêtant d’emprunter pour financer la dépense sociale.

L’IA va-t-elle trancher le match et, si oui, en faveur de qui ?

Les conséquences réelles de l’IA sur la croissance et le marché du travail sont loin d’être définies. On pressent qu’il va s’agir d’une révolution absolument colossale notamment parce, après le remplacement progressif des tâches manuelles au dix-neuvième siècle, nous nous dirigeons désormais vers un remplacement des tâches intellectuelles. Enormément de métiers risquent ainsi de disparaître ou de se recomposer, et nous ne savons pas si la théorie de la « destruction créatrice » chez Schumpeter, qui veut que chaque innovation apporte de nouveaux emplois plus productifs, va de nouveau se réaliser.

Sans doute, vu l’ampleur du phénomène les grands gagnants de ce processus seront les développeurs de ces produits car, comme mentionné précédemment, ce sont des secteurs où la taille critique est fondamentale. Il semble donc urgent d’investir dans ce domaine où la concentration en capital sera sans doute extrêmement forte. Toutefois, une autre clef pourrait bien être celle de la formation. Peut-être que les pays qui s’adapteront le mieux à cette révolution seront ceux capables de former une nouvelle main d’œuvre adaptée aux besoin complémentaires de l’IA, une main d’œuvre capable de réaliser les tâches physiques, relationnelles ou intellectuelles que la machine ne pourrait pas encore faire. Ou alors est-ce purement et simplement la fin du travail comme l’annonçait Rifkin en 1995. Dans ce cas il faudra repenser tout le modèle social !