L’écologie des liens · Réconcilier le citoyen, la nature et le territoire

Marc Le Chevallier est chercheur à la London School of Economics (LSE) et à University College London (UCL)

Septembre 2026 • Rapport 37 •


Un fossé entre l’action citoyenne et le mouvement écologique

Les épisodes de canicule et les terribles incendies de cet été ont brutalement rappelé à tous l’urgence écologique. Mais ils ont aussi révélé une autre réalité, porteuse d’espoir. Les agriculteurs, les pompiers et les habitants nous ont montré que face à la crise, les premiers à répondre présents furent les Français eux-mêmes. Ce sursaut contraste pourtant avec leur défiance à l’égard du mouvement écologiste. Près de neuf d’entre eux sur dix jugent le mouvement écologiste déconnecté des réalités du terrain. Ce rapport part donc d’un paradoxe : les Français sont aujourd’hui prêts à s’engager pour l’écologie mais ne se reconnaissent pas dans le mouvement écologiste.

Deux tendances, qui ont pu par le passé contribuer positivement à l’action écologique en France, portent une lourde responsabilité dans ce fossé. L’écologie technocratique, fondée sur des politiques descendantes et des normes contraignantes, dépossède les acteurs de terrain au nom d’objectifs abstraits et chiffrés ; l’écologie radicale, reposant sur une compréhension idéologique et dogmatique de la nature, culpabilise les citoyens ordinaires et s’attaque aux formes d’appartenance susceptibles de les relier à leur environnement. Bien qu’apparemment opposés, ces deux tendances partagent un même travers. Ils transforment la nature en réalité abstraite et lointaine, incapable de mobiliser le citoyen ordinaire.

L’oikophilie : pour une écologie de l’attachement

Pour réussir, l’écologie doit reconnaître son imbrication avec les autres grandes crises de notre époque : une crise de sens, une crise démocratique et une crise d’efficacité. Partant donc de l’expression du pape François (« tout est lié »), ce rapport propose une nouvelle vision : l’écologie des liens. Elle repose sur la notion d’oikophilie, l’attachement au territoire formulé par le philosophe anglais Roger Scruton. L’environnement n’y est plus une abstraction globale mais un « chez-soi » charnel, fait de paysages, de patrimoine et de liens humains. L’être humain, explique Scruton, devient attaché et dépendant de son environnement local de la même manière qu’il est attaché à sa famille ou à sa communauté. L’environnement se rattache alors à un « nous » communautaire. Ce n’est plus seulement « mon » lieu, ni « le tien », mais le nôtre.

Elle répond ainsi à la crise de sens, en reliant l’humain à la nature par l’enracinement, l’émerveillement et la responsabilité. Elle répond à la crise démocratique, en ancrant l’écologie dans la demande de souveraineté et de pouvoir qu’expriment aujourd’hui les Français. Elle répond enfin à la crise d’efficacité, en redonnant la capacité d’agir à ceux qui connaissent leur territoire et y interviennent plus précisément.

Ni le technocrate ni le militant : le jardinier

Aucune institution centrale ne peut agir toute seule sur un sujet aussi complexe et sur un territoire aussi vaste, l’écologie ne peut donc structurellement se fabriquer par le haut. À la figure de l’ingénieur comme à celle du militant, l’écologie des liens substitue celle du jardinier, capable de s’adapter aux particularités territoriales et d’irriguer les millions de pratiques enracinées qui contribuent déjà à l’écologie et qui ne demandent qu’à essaimer davantage, pour peu qu’on leur en donne les moyens. L’enjeu est de canaliser et de faire grandir l’esprit de solidarité et le désir d’action manifestés pendant les incendies de l’été.

Au cœur de l’écologie des liens se trouvent donc les collectivités locales, mieux placées pour agir efficacement au plus près des citoyens. L’État ne disparaît pas pour autant. Il troque le rôle d’omniscient pour celui de partenaire, agissant avec les collectivités plutôt qu’en se substituant à elles. En cessant de s’immiscer dans des réalités locales et complexes, l’État peut ainsi concentrer ses efforts sur la meilleure coordination et la simplification des politiques écologiques à grande échelle.

Les collectivités, à leur tour, peuvent endosser le même rôle vis-à-vis des citoyens : agir avec eux plutôt qu’à leur place. Cela peut avoir lieu par le soutien aux associations solidaires et patrimoniales, aux coopératives agricoles ou énergétiques et aux organisations de jeunesse. Mais il faut aller plus loin et créer les conditions matérielles d’une véritable autonomie des personnes et locale, avec l’introduction de nouveaux modèles de financement (investissement social et philanthropique ou financement participatif).

La mise en œuvre : six liens à retisser

Pour esquisser cette vision de manière structurée et cohérente, nos recommandations s’organisent autour des six liens à retisser entre le citoyen et l’écologie. Le lien politique, qui rend aux collectivités et aux citoyens le pouvoir d’agir ; le lien social, qui reconnaît la société civile comme partenaire et lui donne les moyens d’une réelle autonomie financière ; le lien culturel, qui rattache l’écologie aux identités, aux savoir-faire et au patrimoine ; le lien agricole, qui reconnaît l’engagement écologique des agriculteurs ; le lien énergétique, qui implique les citoyens dans la production et la consommation d’énergie ; le lien éducatif enfin, qui réancre l’apprentissage écologique dans un territoire concret.

Le rapport

 

En partenariat avec

L’auteur

Marc Le Chevallier est chercheur franco-britannique à la London School of Economics (LSE) et à University College London (UCL). À UCL, il prépare un doctorat en philosophie politique sur le personnalisme et sa mise en œuvre dans les politiques publiques. Ses travaux portent sur la subsidiarité, les corps intermédiaires et l’économie sociale et solidaire, et plus largement sur la place des relations humaines en politique. Il collabore par ailleurs avec plusieurs think tanks français. Pour l’Institut Thomas More, il a publié le rapport L’expérience du Levelling up au Royaume-Uni : décentralisation, confiance, paradigme relationnel en mars 2025