Pologne · Le rattrapage fulgurant dont la France pourrait tirer profit

Alban Magro, chercheur associé à l’Institut Thomas More

23 octobre 2026 • L’Express • Analyse •


La 6e économie de l’UE est en passe de devenir une puissance continentale avec laquelle Paris aurait intérêt à commercer davantage. Analyse.


Sommes-nous en train d’assister à un rattrapage économique polonais qui se transformerait progressivement en tremplin ? Un tremplin qui propulserait le pays vers un futur leadership à l’échelle continentale. S’il faut pour l’instant répondre par la négative, la question mérite largement d’être posée lorsque l’on raisonne dans le temps long de l’histoire.

Car dans un paysage économique européen aux allures du tableau « La Guerre » d’Otto Dix, la Pologne se distingue par un formidable coup de pinceau rouge. La plupart des indicateurs la donnent en effet gagnante de la conjoncture actuelle. De fait, elle enregistre une croissance de 3,6 %, contre 1,5 % pour l’UE et 0,9 % pour la France en 2025. Elle maintient un taux de chômage faible (3,2 %, contre 6,0 % pour l’UE), une dette encore contenue (59,7 % du PIB, contre 81,8 % pour l’UE) ainsi qu’une industrie manufacturière robuste, à 16 % du PIB contre… 9,6 % chez nous. Cocorico ! Le tableau n’est certes pas sans ombres, avec un déficit frôlant les 7 %, mais la dynamique est là.

Ces performances tiennent en partie à un phénomène de rattrapage, qui gonfle toujours la croissance, mais aussi à une utilisation intelligente des fonds européens, que le pays a massivement fléchés vers l’amélioration de ses infrastructures. Néanmoins, force est de constater que la locomotive polonaise mobilise également ses forces dans une politique ambitieuse, qui la place parmi ceux qui compteront demain sur tous les sujets stratégiques.

De fait, si l’on prend l’exemple du secteur industriel, la Pologne ne s’est pas contentée d’être un simple atelier européen faisant bénéficier les capitaines d’industrie venus d’ailleurs d’une main-d’œuvre moins chère. Au contraire, le pays a non seulement investi massivement dans les secteurs de pointe, et notamment militaire, mais a également mis en place une politique intelligente de zones économiques spéciales (ZES). N’importe quel investisseur, où qu’il s’implante, peut prétendre à une exonération d’IS pouvant courir jusqu’à quinze ans. La zone de Katowice, plus vaste ZES d’Europe, illustre la logique du dispositif : une région condamnée par la fin du charbon, reconvertie en pôle automobile et logistique employant des dizaines de milliers de personnes. L’attractivité polonaise doit autant à cette ingénierie fiscale qu’au coût du travail.

Le pays souhaite ainsi se positionner comme le nouveau leader régional, en créant un axe européen Nord-Sud avec les États scandinaves et l’Europe de l’Est, axe qui pourrait à terme concurrencer l’axe Ouest-Est historiquement dominé par l’Allemagne.

Face à ce constat, la France, ce « vieux pays » comme dirait l’autre, à l’économie faiblissante, doit impérativement renforcer ses relations avec celle qui pourrait bientôt devenir la nouvelle force du continent. Ces relations sont déjà importantes, la France étant le 6ème fournisseur et le 3ème client de la Pologne. Néanmoins, l’évolution rapide et, il faut le dire, incertaine du contexte économique européen impose que ce partenariat se mue en véritable couple, qui aiderait la France à retrouver le rang qu’elle occupait jadis et qu’on ne retrouve aujourd’hui plus que dans les livres d’histoire.

Premièrement, la France a une opportunité immense à saisir sur le segment militaire. La Pologne est le pays qui, menace russe oblige, se réarme le plus rapidement et le plus massivement en Europe : le budget alloué à la Défense atteint environ 4,8 % du PIB en 2026, contre à peine 2 % chez nous. Le besoin en matériel qui découle de ce réarmement est colossal, et la France, deuxième exportateur mondial d’armement, a une carte à jouer. Malheureusement, la Pologne ne se situe qu’au 14ème rang des clients français sur ce segment sur la période 2015-2024, et la France perd des contrats significatifs, comme en témoigne l’échec de Naval Group face à Saab en juin dernier pour trois sous-marins. En somme, nos entreprises, pour beaucoup leaders sur le segment, doivent concentrer davantage d’efforts chez le presque voisin polonais.

Ensuite, la Pologne, dans sa volonté d’intensifier la coopération régionale sur l’axe Nord-Sud, se positionne en leader de l’Initiative des trois mers, un groupe de treize pays d’Europe centrale et orientale dont les liens économiques deviennent progressivement incontournables dans les discussions. Autoroutes, voies d’eau, réseaux ferrés : une myriade de projets sont actuellement mis en place, et le pays s’en impose progressivement comme le point d’équilibre. Un rapprochement économique plus poussé entre nos deux pays créerait une porte d’entrée inestimable pour nos entreprises et la possibilité d’intensifier leur développement dans l’ensemble de la région.

Enfin, la France doit se positionner sur les secteurs où elle est aujourd’hui leader et dont l’importance ne fera que s’accentuer dans les années à venir. Dans un contexte d’augmentation des besoins électriques liés, entre autres, au développement de l’IA, le nucléaire s’impose comme le nouvel or vert sur lequel nous devons affirmer notre position. Car cet or, la France en maîtrise intégralement la technologie, forte des 57 réacteurs de son parc. Une offre qui tombe à merveille, car la Pologne ne possède actuellement aucune centrale, enfin, pour l’instant. Et malheureusement, comme pour le segment militaire, la sélection en 2022 de l’américain Westinghouse au détriment d’EDF pour le projet de nouveaux réacteurs sur la commune de Choczewo est une cruelle illustration du chemin qu’il reste à parcourir pour l’offre française.

Ainsi, les opportunités ne manquent pas, la liste présentée ci-dessus n’étant d’ailleurs pas exhaustive. Avec les prochains grands développements industriels (puces, quantique, IA, etc…), la France doit impérativement s’inviter à la table polonaise et vanter ses mérites. Parce que ces mérites sont bien réels et pourraient combler les besoins de cette nouvelle puissance, à condition qu’on y parvienne à temps.