Hongrie, 1956-2006 · Le communisme à double détente

Máté Botos, directeur du Centre d’Etudes Européennes à l’Université Catholique Péter Pazmany de Budapest

25 octobre 2006 • Analyse •


Il y a un lieu commun, fait pour combler les démocrates de tous poils et les eurocrates de stricte observance, qui a depuis quelque temps du plomb dans l’aile : c’est l’affirmation du prétendu « effondrement du communisme » de 1989… Il va falloir réviser les évidences et les leçons apprises du politiquement correct. Ukraine, Georgie, politique énergétique russe, ancienne nomenklatura communiste revenue au pouvoir dans les pays de l’Est qui intègrent l’Union européenne : les fantômes du passé sont sortis du placard… si jamais ils y étaient entrés !

La Hongrie, quant à elle, qui vient de célébrer le cinquantenaire du soulèvement de Budapest de 1956, et qui s’était depuis fixé à elle-même la mission d’être à la fois l’aiguillon et le thermomètre des crises des systèmes collectivistes, a donné de récents signes de dysfonctionnement caractéristiques des sociétés post-communistes. Les manifestations, mêlées d’émeutes, de septembre et octobre derniers ont des racines plus profondes que le simple mensonge avoué du Premier ministre Ferenc Gyurcsány…

Il est tout de même vrai, néanmoins, qu’il avait osé affirmer devant les siens que pendant les dix-huit mois précédents les élections, ils n’avaient rien fait et avaient dû mentir jour après jour pour les remporter. Cela ne manque pas d’audace ! Les Hongrois, frustrés et en colère, sortirent alors dans les rues et manifestèrent devant le siège de la télévision publique. Lieu symbolique s’il en est, et combien significatif quand on sait que ce sont les mêmes visages qu’il y a vingt, parfois vingt-cinq ans, qui présentent les informations sur l’antenne des chaînes publiques nationales… Mais plus profondément, il faut simplement dire que la moitié du pays, celle qui se reconnaît majoritairement dans la droite (nous allons revenir sur cette notion), les 48% qui n’ont pas voté pour Gyurcsány, s’est sentie bafouée et humiliée. On le serait à moins.

Notre hypothèse, pour la formuler dès à présent, est que le communisme n’a pas échoué en Hongrie ni ailleurs en Europe de l’Est. Ses anciens apparatchiks n’ayant pas été sanctionnés, ils se sont reconvertis dans la démocratie libérale et, en se faisant responsables politiques bon teint, patrons de presse ou entrepreneurs dynamiques, sont devenus les meilleurs agents de la « nouvelle démocratie » dans ces pays.

Les « héritiers »

Il faut commencer par dire que les communistes sont toujours là : les socialistes sont, pour l’essentiel, d’anciens communistes légitimés et purifiés par les élections de la décennie 1990 – sur lesquelles pèsent d’ailleurs de forts soupçons de manipulations de la part des partisans de l’opposition. Ils purent se maintenir car, en 1989, en vue d’éviter tout conflit politique ou social grave risquant d’atteindre à la stabilité même du pays, la logique consensualiste l’emporta dans le pilotage de la transition : les partisans de la décommunisation franche en furent pour leurs frais… Les comptes ne furent jamais soldés. Les visages changèrent, pas les structures mentales, ni les réseaux de pouvoir.

Le SZDSZ, de son côté, parti qui se dit libéral, jadis porteur d’une rhétorique anticommuniste sans merci, mais ayant aidé les socialistes dans leur retour en grâce durant la décennie 1990, se présente depuis quinze ans comme leur allié fidèle. Pourquoi ? Parce que le SZDSZ, qui réunissait essentiellement des intellectuels de Budapest de souches antifascistes, voyait dans l’émergence d’un conservatisme moderne une menace autrement effrayante que le recyclage des anciens apparatchiks dans la social-démocratie… Les rosa antifa’s hongrois défilent donc consciencieusement pour la défense de la démocratie, évitant à tout prix la question de la collusion avec les communistes. Et le pacte est régulièrement célébré par les médias institutionnels depuis quinze ans. De là le choix du siège de la télévision publique comme point de ralliement de tous les mécontents.

Une offre politique biaisée

Le Parti socialiste hongrois doit être une curiosité pour un esprit d’Europe occidentale : s’il conserve en effet certaines marques de fabrique de l’ancien PC, s’il a recyclé certains de ses cadres, s’il emploie certaines de ses techniques éprouvées, s’il manie une rhétorique de gauche bien huilée, son programme économique n’en est pas moins fort libéral (privatisations, resserrement des prestations sociales, diminution des emplois dans les administrations et les entreprises nationales, etc.). Contradiction ? Non, tant dans nos pays, nous voyons à l’œuvre la désubstancialisation de toute pensée politique. Le PS est un mensonge en soi, une contradiction vivante et institutionnalisée, puisque au lieu de protéger la société et de l’accompagner dans son entrée dans l’aire de la mondialisation – seul véritable défi d’aujourd’hui –, il est le premier à livrer les plus fragiles, et notamment toute une classe de petits entrepreneurs et de petits commerçants, à la merci de la loi du marché. Il leur demande de combattre une main attachée dans le dos…

Sa légitimité, et presque son identité, il les tient de son opposition à la « droite » et à son leader, József Antall entre 1990 et 1993, Viktor Orbán depuis 1998 – eux-mêmes souvent obligés de se définir par rapport à leurs adversaires, plutôt qu’à partir d’un corpus de valeurs et d’idées bien net. Voilà un point essentiel à souligner pour comprendre la transition démocratique dans nos pays : les décennies de communisme n’ont pas laissé les ferments nécessaires à la structuration d’une vie politique démocratique fondée sur la compétition de deux ou plusieurs « visions du monde » ou « systèmes de valeurs ». Ainsi les acteurs politiques engagés se déterminent-ils plutôt par rapport à des affinités personnelles, à des complicités « d’avant », à des attirances, des répulsions, des compétitions individuelles. Réalités qui appellent l’émergence de leaders plus charismatiques que porteurs de solides fondamentaux politiques.

Pour en revenir à Viktor Orbán, son parti, le Fidesz, se définit comme un parti de droite, de tendance conservateur-libéral, maniant sans toujours de nuances la rhétorique nationaliste de la « Grande Hongrie », et marqué, même malgré lui, par les topoi du collectivisme. Bien que vraisemblablement conscient que « gauche » et « droite » ne sont plus des notions très adéquates pour bien saisir l’époque de la mondialisation, Orbán est logiquement entraîné dans sa lutte contre les socialistes à se faire le héraut de la défense des petits propriétaires, des employés, des PME-PMI, des agriculteurs ou des minorités hongroises des pays voisins : bref des petits, des fragiles, des sans-grade de la mondialisation… C’est donc évidemment à bon compte que ses ennemis le traitent de populiste.

Une autre manière d’expliquer les choses consiste à partir du corps électoral. On peut dire qu’il y a deux grands groupes d’électeurs en Hongrie : l’un qui vote pour le programme de « modernisation » mal défini des socialistes (anciens communistes) et des libéraux, et contre Orbán ; l’autre qui vote contre les communistes, et pour le programme pas très clair du Fidesz… Y êtes-vous ?! C’est qu’au fond les programmes jouent pour peu dans la bagarre électorale : les électeurs hongrois des deux côtés prennent leurs décisions sur des bases affectives et non rationnelles, mus par des réflexes du passé ou de simple rejet.

Dans ces conditions, la rue et ce qui s’y passe prend un certain relief…

De la rue aux urnes

Tout donc, dans la Hongrie de 2006, est sujet de mécontentement : incertitudes financières (quatre ans de gouvernement socialiste ont quasiment triplé le déficit budgétaire), incertitudes matérielles pour la plus grande part de la population qui ne voit pas les bénéfices de l’intégration à l’Union européenne, ni de la mondialisation, immense perte de crédibilité du gouvernement Gyurcsány, et plus largement crise démocratique et interrogations sur la légitimité de l’équilibre institutionnel. Face à cela, on comprend bien l’attitude prudente d’Orbán : en soutenant des mécontents de tous horizons, sans toujours beaucoup de cohérence dans leurs revendications, et dont certains ne sont guère fréquentables, il court le risque de perdre rapidement la crédibilité acquise de son parti.

Orbán, sorti vainqueur des élections municipales du 1er octobre dernier, doit maintenant tenter d’articuler ce mécontentement. Ce qu’il a fait en proposant la tenue d’un référendum sur 7 points visant à bloquer la liberté d’agir du gouvernement. Son initiative est évidemment très critiquée par les socialistes. Une logique dure de blocs s’est formée : point d’espoir pour le changement de ton… On peut dire qu’à ce jour visiblement, l’agitation anticommuniste mal maîtrisée par Orbán, renforce plutôt le camp « post-com » et que Gyurcsány est, comme cela s’observe souvent en période de troubles, conforté par le réflexe légitimiste de la plus grande part de la population.

Orbán n’a donc gagné qu’une bataille, après avoir perdu une guerre.

Les prochaines échéances électorales renvoient ses espérances à 2010. Mais il ne faut pas oublier que les socialistes conservent des socles solides, notamment dans les banlieues peuplées de petits ouvriers et petits employés, dans les villes industrielles fondées dans les années 1950 et 1960 et même dans les campagnes. Et ils disposent d’un réservoir de voix stratégique : celles des retraités, dont le nombre va toujours croissant. Orbán, pour en capter une part, devra peut-être baisser le ton anticommuniste de son positionnement… au risque de brouiller son message.

2006 au miroir de 1956

C’est bien la légitimité de l’ordre constitutionnel que les manifestants de 2006 questionnent avec leurs pieds, la légitimité de cet ordre né du compromis de 1989 entre les responsables communistes en fonction et les représentants de l’opposition d’alors (dont Orbán et l’actuel président de la République, László Sólyom). Nombre d’entre eux soutiennent qu’en 1990, le « changement de régime » n’est pas allé assez loin, se limitant à une simple altération des formes politiques.

Et c’est là peut-être qu’il faut voir 2006 au miroir de 1956 : cette partie de la population réclame la décommunisation du pays. Il ne faut certes pas se laisser abuser par les parallèles trop faciles, trop flatteurs, ni par le halo d’héroïsme romantique qui illumine les drames de 1956. Mais il y a aujourd’hui un goût d’inachevé, un certain désenchantement que les Hongrois ont déjà connu… La décommunisation avortée des années 1990 rappelle peut-être à certain la libération échouée d’alors. Ce que les leaders du pays n’ont pas su, voulu ou osé faire en 1989-1990, une part de la population le réclame quinze ans après.

Malgré les apparences, le cinquantième anniversaire de la révolution de 1956 est loin d’être seulement un prétexte pour manifester contre le gouvernement. Ces mouvements civiques, y compris dans ce qu’ils ont de brouillons et de débordant, et au-delà de leur portée actuelle, ont une dimension historique et morale à la fois. Historique, car l’héritage du communisme pèse encore sur les épaules de tous. Morale car, comme le laissait entendre en creux le Premier ministre Antall en 1990 dans sa célèbre formule (« Si vous aviez fait la révolution… »), le pays doit payer la facture du compromis moral de 1989-1990.

Difficile de conclure cette brève analyse et de réfléchir à ce que sera la politique dans les décennies à venir sans une franchise amère. Oui, il faut changer de ton, changer de paradigmes, changer de mentalités. Ceci est le plus dur, certes, mais sans cela, le communisme ne mourra jamais.