20 janvier 2026 • Le Figaro • Analyse •
L’IA s’incarne désormais dans des objets, des machines et des robots capables d’agir physiquement sur le monde réel. Cette révolution est en cours et l’Europe ne devrait pas rester spectatrice. Analyse de Cyrille Dalmont au lendemain du Consumer Electronics Show qui vient de se tenir à Las Vegas. Cyrille Dalmont a publié le rapport Politique numérique d’Emmanuel Macron : le bilan en octobre 2025.
À Las Vegas, le CES (Consumer Electronics Show) 2026 vient de s’achever. Le constat est sans appel. La French Tech et l’Europe numérique ont été marginales. À l’exception d’IKEA sur la maison connectée, elles étaient, dans l’ensemble, absentes du jeu qui comptait vraiment : celui des technologies grand public capables de structurer la prochaine décennie industrielle.
Car si, comme chaque année, le salon a aligné étrangetés et démonstrations spectaculaires, l’édition 2026 a surtout marqué le lancement, à l’échelle mondiale, de la prochaine révolution industrielle. Et cette dernière va redessiner les rapports de production, de puissance et de dépendance économique au niveau mondial dans les années à venir. De fait, l’intelligence artificielle est entrée dans sa phase d’incarnation grand public, et pour ce faire, elle se dote d’un corps humanoïde qui nous ressemble.
L’IA n’est plus seulement un logiciel, un service en ligne ou un modèle hébergé dans des centres de données lointains. Elle s’incarne désormais dans des objets, des machines et des robots capables d’agir physiquement sur le monde réel. C’est l’avènement de l’IA hybride, combinant calcul centralisé et intelligence embarquée, perception, décision et action. Et cette bascule change radicalement la nature de la révolution en cours.
Le CES 2026 n’a pas seulement présenté des prototypes. Il a révélé une ambition industrielle de grande échelle totalement assumée par les géants du secteur. Il souhaite produire des robots en masse, et en faire un produit de masse. Non plus des équipements spécialisés réservés à quelques usines ou laboratoires mais des objets produits en volumes comparables à ceux de l’automobile ou de l’électronique grand public. L’horizon est désormais clairement affiché : un robot dans chaque foyer, comme hier un téléviseur, un lave-linge ou un réfrigérateur.
Qu’on en juge : Tesla vise une production comprise entre 50 000 et 100 000 robots humanoïdes Optimus par an dès 2026, avec un objectif de coût inférieur à 20 000 dollars l’unité puis 10 000. Figure AI a annoncé une trajectoire industrielle permettant la livraison de 100 000 robots humanoïdes sur quatre ans, grâce à son usine BotQ. Hyundai Motor Group, via sa filiale Boston Dynamics, prévoit pour sa part une production de 30 000 humanoïdes par an à partir de 2028 – initialement destinée aux usines du groupe, la production s’oriente désormais vers la consommation de masse.
En Asie, des acteurs comme AgiBot, Unitree Robotics ou UBTECH Robotics ont déjà livré en 2025 plusieurs milliers de robots humanoïdes, représentant même la majorité des livraisons mondiales sur ce segment. Et les objectifs affichés pour les années à venir sont sans équivoque : le constructeur XPeng a annoncé vouloir lancer la production de masse de son robot humanoïde Iron d’ici fin 2026, avec une montée en cadence rapide à l’horizon 2030 pour atteindre le million d’exemplaires annuels.
Cette révolution technologique va également s’accompagner d’une révolution sociale et sociétale puisque la robotisation de masse va entraîner une économie de la délégation généralisée et la disparition de millions d’emplois dans les services. Les robots domestiques promettent de prendre en charge ce qui fatigue, contraint ou encombre les existences humaines : cuisiner, ranger, nettoyer, porter, surveiller, assister.
Et un robot domestique n’a de sens que s’il est produit à des dizaines puis des centaines de milliers d’unités, avec des coûts suffisamment bas pour le plus grand nombre de consommateurs. Et c’est là que va se jouer la véritable bataille industrielle des prochaines années.
Produire des robots comme des téléviseurs exige bien plus que de l’innovation logicielle. Cela suppose une énergie abondante et bon marché, des semi-conducteurs, des architectures de calcul embarqué, des capteurs, des moteurs, des actionneurs de précision, des batteries, des chaînes d’assemblage, etc. Autrement dit : un écosystème numérique de dimension mondiale et une puissance industrielle complète.
Or, c’est précisément là que l’Union européenne et la France décrochent massivement. Depuis la chute du mur de Berlin, la Commission européenne a fait un choix stratégique totalement inverse à celui des autres grandes puissances. Là où les États-Unis et les grandes économies asiatiques ont dans un premier temps maintenu, puis renforcé, des stratégies industrielles et technologiques orientées vers la puissance et la production, les États membres de l’UE ont progressivement substitué la régulation et l’administration à l’industrie, convaincue que la mondialisation et le droit international suffiraient à garantir leur prospérité.
Certes, il existe des entreprises européennes de robotique mais elles sont surtout présentes à l’état de startup : autrement dit, elles sont marginales au niveau industriel. En outre, elles dépendent de manière structurelle de puissances industrielles étrangères. Les robots conçus en Europe sont animés par des architectures de calcul et d’inférence fournies par Nvidia ou Qualcomm, reposent sur des piles logicielles et des modèles d’intelligence artificielle majoritairement américains, et intègrent des capteurs, des actionneurs et des composants mécatroniques produits en Asie. Les éléments critiques tels que les moteurs de précision, les réducteurs harmoniques et les servomécanismes proviennent principalement du Japon et de la Corée du Sud, tandis que les batteries, indispensables à toute robotique mobile, dépendent largement de fournisseurs asiatiques comme CATL, Panasonic, LG Energy ou Samsung.
Autrement dit, les robots, comme quasiment l’ensemble de l’écosystème numérique européen sont conçus en Europe, mais leur cerveau, leur énergie et leur corps industriel sont importés de l’étranger. Un passage à l’échelle industrielle ne dépendra pas de décisions européennes, mais de chaînes de valeur étrangères que l’Europe ne contrôle ni en amont ni en aval.
L’Europe n’est pas condamnée au déclin par manque de talents ou d’idées mais par une idéologie périmée qui administre l’économie quand les autres construisent des villes-usines, qui régule quand les autres dérégulent et qui prône la décroissance et la sobriété énergétique quand les autres font le choix de la croissance, de la puissance et de la profusion énergétique.