31 janvier 2026 • Desk Russie • Analyse •
Dramatiquement mise en scène dans un show de facture trumpiste, dont il faut espérer une conclusion honorable (la renégociation en bonne et due forme du traité dano-américain de 1951), la question du Groenland appelle l’attention sur d’autres lieux et espaces sensibles, possibles enjeux de confrontations à venir. Ainsi l’archipel du Svalbard, sous souveraineté norvégienne, suscite-t-il les convoitises russes et chinoises. Oslo se soucie de la chose et ses alliés, européens notamment, auraient tort de minorer les risques et menaces. Analyse pour Desk Russie.
Le Svalbard (La « Côte froide ») est le nom d’un archipel situé dans l’océan Arctique, entre le Groenland (Danemark) au nord, l’archipel François-Joseph (Russie) à l’est et la Scandinavie au sud. D’une superficie d’environ 60 000 km², il bénéficie d’une zone maritime de 800 000 km². Sa principale île, Spitzberg, rassemble l’essentiel de la population, soit un peu plus de 2 600 habitants (cinquante nationalités sont représentées). Longyearbyen est la capitale administrative de l’archipel. Depuis le « traité concernant le Spitzberg », signé le 9 février 1920, l’archipel est placé sous la souveraineté de la Norvège, avec un statut d’autonomie (1). En contrepartie, le territoire est démilitarisé et les quarante pays signataires dudit traité y disposent de droits d’exploitation. La Russie et la Chine populaire font partie de ces pays (2).
Dans l’entre-deux-guerres, Moscou avait acquis auprès des Pays-Bas des mines de charbon (site de Barentsburg, à 55 km de Longyearbyen), sur une surface de 250 km². Au cours de la guerre froide, la Norvège et son allié américain d’une part, l’URSS d’autre part déployèrent des moyens de surveillance électronique. Dans les années 1990, la prospection des gisements d’hydrocarbures et ses enjeux passent alors au premier plan. Toutefois, selon des informations révélées par le site Internet norvégien Aldrimer, spécialisé dans les questions de sécurité, de défense et de renseignement, la Russie aurait déployé des moyens militaires et, depuis le Svalbard, mené des opérations de reconnaissance des infrastructures critiques norvégiennes (aldrimer.no, 26 septembre 2019). L’information soulève alors la question de la vulnérabilité stratégique norvégienne, spectaculairement mise en scène dans la série télévisée Occupied (2015).
Depuis, Oslo a pris conscience des importants enjeux géopolitiques régionaux qui sont de fait multiples : position géostratégique dans la région Arctique, observation de l’espace et gestion des satellites, suivi des trajectoires de missiles, possession et exploitation des ressources naturelles du sol et des fonds marins environnants (hydrocarbures, terres rares, minerais dits « critiques », essentiels aux nouvelles technologies et donc stratégiques). Aussi le gouvernement norvégien a-t-il réagi aux interférences étrangères et entend-il affirmer sa pleine souveraineté sur l’archipel du Svalbard, ses eaux territoriales et sa zone économique exclusive (3). Désormais, le droit pour les habitants non norvégiens de voter lors des élections locales sera conditionné à un certain temps de résidence (trois ans). La possibilité d’acheter une parcelle de terrain au Svalbard, pour les Norvégiens comme pour les étrangers, est quant à elle drastiquement limitée (4).
Cette affirmation de la souveraineté norvégienne suscite remarques et critiques des États parties du traité de 1920, jusqu’à l’Union européenne en tant que telle. Pays culturellement proche et allié de la Norvège, l’Islande elle-même a adressé un courrier au gouvernement norvégien pour contester la pleine souveraineté qu’il revendique sur les eaux autour de l’archipel du Svalbard. Le ministère russe des Affaires étrangères a fait savoir qu’il considérait comme illégale toute entreprise norvégienne d’exploitation des ressources au fond de ces eaux.
Et la Russie n’entend pas rester au stade des protestations diplomatiques et des arguties juridiques. Arguant de l’ancienneté de la présence russe dans l’archipel, et de l’existence d’une communauté russe d’environ trois cents personnes, à Barentsburg, Moscou instrumentalise l’Eglise orthodoxe russe pour avancer ses pions. Un émissaire du patriarche Kirill et des prêtres ont été dépêchés sur place pour encadrer cette communauté et afficher les ambitions russes. À Moscou, un officiel a récemment fait valoir que le Svalbard devrait être rebaptisé les « îles Pomor », du nom des trappeurs et des marchands de fourrures qui, trois cents ans plus tôt, étaient venus de la région de Novgorod pour s’installer dans l’archipel (5). En vertu de quoi émergea la revendication d’un prétendu droit de la Russie à intervenir militairement pour protéger la vie, la langue et la culture de ces résidents russes, tout comme en Ukraine et dans la totalité de l’espace post-soviétique.
La présence russe est aujourd’hui dans l’ombre de celle de la Chine populaire, dont des ressortissants ont pris pied au Svalbard au cours des deux dernières décennies (6). Les scientifiques chinois résidant sur place œuvrent au sein du centre de recherche Yellow River Station, à Ny-Ålesund (à l’ouest de l’archipel). L’entrée du centre est encadrée par deux pesants lions de granit, vus comme des symboles de souveraineté par les touristes chinois qui visitent l’archipel. Récemment, des « croisiéristes » de Hong-Kong et de Chine continentale y ont déployé drapeaux et bannières, ce qui a provoqué des protestations officielles du gouvernement norvégien auprès de Pékin. Oslo exige le retrait de ces symboles de souveraineté, érigés sur un territoire norvégien, mais Pékin s’y refuse.
Des officiels américains redoutent que les Chinois du Svalbard ne se limitent pas à un tel affichage symbolique. Ces scientifiques, sous couvert de travaux concernant l’espace et l’atmosphère, mèneraient des recherches de nature militaire, interdites par le traité du Svalbard. Les données collectées par un puissant système-radar seraient ensuite partagées avec des centres militaires chinois.
Le gouvernement norvégien n’est pas dupe et, sur recommandation de ses services de renseignement, il a décidé de refuser des visas à des étudiants chinois désireux d’intégrer le seul centre universitaire de l’archipel (University Center in Svalbard). Cette sage décision s’inscrit dans une politique générale consciente des enjeux géostratégiques de l’Arctique et des menaces émergentes, une politique qui a aussi le mérite d’anticiper les « prévenances » d’un puissant allié et protecteur parfois invasif. Puissent les nations européennes s’en inspirer, et ce sur tous les fronts ouverts ou susceptibles de l’être à brève échéance.
Notes •
(1) Le texte en question est aussi nommé le « traité du Svalbard ».
(2) Sur la coopération sino-russe dans l’Arctique, le Commandant suprême des forces alliées de l’OTAN, Alexus Grynkewich, s’est exprimé comme suit : « Nous avons constaté qu’au cours des dernières années, cela s’est traduit à la fois dans le domaine maritime, avec une augmentation des patrouilles conjointes, et dans le domaine aérien, avec des patrouilles conjointes de bombardiers à longue portée.[…] Nous essayons constamment d’améliorer notre posture et réfléchissons à des moyens permettant aux nations de renforcer notre posture dans l’Arctique. » (Le Figaro, 22 janvier 2026)
(3) Parmi les minerais identifiés sous les eaux du Svalbard, outre des terres rares, mentionnons le cuivre, le zinc et le cobalt. En janvier 2024, le gouvernement norvégien a annoncé une campagne d’exploration en eaux profondes pour ensuite reporter sa décision, sous la pression des forces écologistes et de partis de gauche.
(4) La puissance publique possède et contrôle 99 % du sol mais n’entend pas permettre le libre accès à la propriété privée du 1 % restant (un décret royal de 2024 met en avant la préservation des « intérêts de sécurité nationale »). Plusieurs acheteurs potentiels, norvégiens, européens et nord-américains, ont entamé une procédure juridique assortie d’une campagne de lobbying auprès des élus et décideurs norvégiens.
(5) « Pomor » signifie « habitant du bord de la mer ». Le paradoxe historique réside dans le fait que les « Pomors » d’autrefois étaient souvent d’ascendance norvégienne. Au vrai, les colons russes d’aujourd’hui n’ont guère à voir avec leurs devanciers car leurs ascendants sont venus exploiter des mines de charbon, après la signature par les Bolcheviks du traité du Svalbard.
(6) L’appellation de « Route polaire de la soie » désigne un ensemble d’initiatives et de propositions chinoises d’ordre économique, logistique et géopolitique, concernant l’Arctique et une nouvelle route maritime polaire entre l’Europe et l’Asie. Elle s’inscrit dans le projet BRI ( « Belt and Road Initiative »), étendu au secteur numérique, voire aux télécommunications spatiales. Dans cette perspective, Pékin a annoncé la construction d’un ou plusieurs brise-glaces nucléaires, peut-être en coopération avec la Russie. Moscou veut y voir le signe d’un engagement fort de la République populaire de Chine dans le projet russe de vitalisation de la Route maritime du Nord. D’ores et déjà, des firmes étatiques chinoises ont investi dans l’exploitation des gisements pétro-gaziers russes de la zone Arctique (voir les participations de la CNPC/China national Petroleum Corporation) et du Silk Road Fund dans la société Yamal LNG). Depuis l’opération militaire spéciale russe contre l’Ukraine, c’est-à-dire le passage à une guerre de haute intensité, et les sanctions occidentales qui ont suivi, cette connexion sino-russe a été renforcée. Le projet de Route polaire de la soie interfère avec la question géopolitique de l’Arctique et celle du Groenland, territoire virtuellement indépendant qui suscite la convoitise de la Chine et, en retour, celle des États-Unis.
