6 février 2026 • La Libre • Analyse •
L’électricité devient le socle de la puissance. Et ce socle, les Européens ne peuvent plus se permettre de l’externaliser. Analyse d’Alban Magro, qui vient de publier la note Vers une coalition du nucléaire de puissance en Europe : un impératif stratégique.
On entend parfois que l’Europe ne pourra être souveraine qu’à condition de devenir fédérale, d’unifier ses politiques et ses budgets. C’est une vision séduisante pour certains… mais largement irréaliste. Dans l’énergie comme dans l’industrie, l’Union n’avance jamais à 27 au même rythme et s’illustre par une lenteur qui peut légitimement exaspérer. Or l’urgence, elle, s’impose à nous. La question pressante n’est donc pas institutionnelle. Elle est industrielle : voulons-nous produire notre électricité stratégique avec nos propres capacités, ou accepter d’en dépendre, demain, par nos technologies, nos contrats et nos chaînes d’approvisionnement ?
Car le choc qui arrive est massif. Les projections anticipent une hausse de la production électrique de l’Union d’environ 140 % d’ici 2050. Cette dynamique n’est pas un détail : elle conditionne tout. Sans énergie abondante et pilotable, pas d’industrie, pas de relocalisation crédible, pas de transition soutenable, pas de sécurité économique. L’électricité devient le socle de la puissance. Et ce socle, nous ne pouvons plus nous permettre de l’externaliser.
Solution à court terme
Le nucléaire de forte puissance revient ainsi au centre du jeu. Le problème, c’est que l’Europe relance- le nucléaire comme elle relance tout : en ordre dispersé. Chaque pays cherche une solution rapide, à court terme, et les industriels étrangers sont prêts. Résultat : les pays européens risquent de gagner quelques réacteurs, mais de perdre l’essentiel : l’autonomie technologique.
Les signaux sont déjà là. Malgré la présence d’EDF comme concurrent fiable et largement reconnu à l’international, la République tchèque a retenu le sud-coréen KHNP en 2024 tandis que la Pologne, la Slovaquie et d’autres se tournent vers le canadien (sous forte influence américaine) Westinghouse. Ces choix ne sont pas scandaleux : ils sont même rationnels, du point de vue de pays qui veulent sécuriser leur électricité. Mais ils disent une chose inquiétante : faute de stratégie commune, l’Europe va reconstituer une dépendance, simplement déplacée. Après l’énergie importée, l’énergie sous contrat. Après la dépendance au gaz, la dépendance aux technologies et à la maintenance. Après la fragilité géopolitique, la fragilité industrielle.
Car un réacteur nucléaire n’est pas un achat ponctuel. C’est un engagement de plusieurs décennies : maintenance, combustibles, pièces, standards de sûreté, ingénierie, formation. Quand on achète une technologie étrangère, on n’achète pas seulement un équipement : on s’inscrit dans un écosystème qui, bien souvent, n’en fait pas profiter pleinement la chaîne d’approvisionnement local. En République tchèque, le projet Dukovany confié à KHNP illustre cette dépendance : Prague affiche un objectif de 60% de participation de fournisseurs tchèques mais la sécurisation réelle de cette part reste un sujet sensible, justement parce qu’une technologie extra-européenne ne garantit pas mécaniquement une autonomie industrielle.
Volatilité politique
Le « contexte Trump » a d’ailleurs remis sous nos yeux une réalité brute : les relations transatlantiques peuvent redevenir transactionnelles, y compris via des menaces tarifaires ou des mesures de coercition commerciale. Même si ça ne vise pas le nucléaire directement, la volatilité politique américaine augmente le risque de chocs sur les chaînes industrielles (coûts, délais, certifications, contentieux).
La solution ne sera pas une grande proclamation de « souveraineté européenne » que personne n’appliquera. La solution est plus simple, plus réaliste, plus efficace : une coalition resserrée de pays volontaires, qui accepte enfin d’organiser l’autonomie européenne là où elle compte vraiment. Une coalition du nucléaire de forte puissance, structurée autour de l’EPR 2 d’EDF, d’un programme de commandes compatibles et, surtout, d’une montée en capacité industrielle sur toute la chaîne d’approvisionnement qui, elle aussi, doit être européenne.
Le choix est clair. Soit les Européens relancent le nucléaire en ordre dispersé – et ils relanceront surtout leurs dépendances, leurs standards importés et leur vulnérabilité stratégique. Soit ils acceptent une coalition de volontaires pour faire ce que l’Europe doit absolument réussir : produire son électricité critique avec ses propres moyens.
