
Février 2026 • Note d’actualité 100 •
Le Bangladesh, laboratoire des recompositions politiques à l’œuvre en Asie du Sud
La région connaît une profonde recomposition politique, portée par des mouvements de jeunesse et un rejet des élites, amplifiés par les réseaux sociaux. L’affaiblissement des structures de pouvoir traditionnelles entraîne l’émergence de nouveaux acteurs mais aussi une instabilité durable, nourrie par des difficultés économiques, des attentes sociales fortes et des capacités étatiques limitées. Le Bangladesh illustre ces dynamiques : après des décennies de domination bipartisane et une phase de stabilité relative sous la Ligue Awami, le soulèvement de 2024 a ouvert une période de forte incertitude politique. Sur le plan économique, le principal défi du gouvernement intérimaire est désormais de restaurer la confiance des investisseurs et partenaires commerciaux.

Répondre aux exigences de la révolution de la mousson
Le mouvement de juillet 2024, né de la contestation étudiante contre un système de quotas rétabli par la Cour suprême, se transforme en soulèvement national contre la corruption, le favoritisme et la vie chère, provoquant la chute de Sheikh Hasina le 5 août. Sa fuite ouvre une phase d’instabilité profonde. Muhammad Yunus est nommé conseiller principal pour diriger un gouvernement intérimaire chargé d’organiser les élections et d’élaborer une charte politique. Le pouvoir entreprend la marginalisation de la Ligue Awami, tandis que des poursuites pour crimes contre l’humanité sont engagées contre Hasina, aggravant les tensions avec l’Inde. Parallèlement, la Commission nationale du consensus élabore une charte de réformes institutionnelles, soutenue par de nombreux partis mais contestée par le PCN et d’autres formations. L’annonce d’élections en février 2026 répond à la pression populaire et internationale, mais les rivalités politiques et l’héritage d’élections contestées pèsent lourdement sur la transition démocratique.
Se confronter à un environnement économique de plus en plus incertain
L’économie du Bangladesh, longtemps tirée par le secteur du prêt-à-porter et marquée par une croissance soutenue, révèle depuis 2024 ses fragilités structurelles. La crise politique consécutive aux manifestations étudiantes, l’instabilité institutionnelle et la chute du gouvernement ont affaibli la confiance des investisseurs, aggravant une situation déjà dégradée par l’inflation élevée, le système bancaire fragilisé et la faible diversification des exportations. Le FMI a revu à la baisse ses prévisions de croissance et conditionne ses aides à des réformes fiscales, bancaires et monétaires ambitieuses, que le gouvernement intérimaire tente d’engager. Malgré quelques signes de reprise — hausse des exportations, des transferts de fonds et stabilisation des réserves — l’économie reste sous pression. Le relèvement des droits de douane américains accentue les risques pour le secteur textile, pilier des exportations. Ces tensions, combinées à un climat politique instable, pèsent sur l’attractivité du pays et compliquent la mise en œuvre des réformes essentielles à sa stabilité.

Naviguer dans les eaux troubles de la géopolitique régionale
La chute de Sheikh Hasina en 2024 a fait évoluer la situation géopolitique du Bangladesh, fragilisant son lien privilégié avec l’Inde. Le gouvernement intérimaire de Muhammad Yunus cherche à jouer de la compétition entre Inde, Pakistan et Chine. L’Inde, affaiblie, craint une montée de l’influence pakistanaise et chinoise, notamment en matière de sécurité et d’infrastructures. Le Pakistan renforce ses liens politiques, commerciaux et sécuritaires avec Dacca, tandis que la Chine étend sa présence via investissements, projets d’infrastructure et coopération économique. Malgré ces rééquilibrages, le Bangladesh doit maintenir une coopération pragmatique avec l’Inde, partenaire économique et sécuritaire essentiel.
Le Bangladesh à l’heure des incertitudes
Le bouleversement consécutif à l’exil de Sheikh Hasina en 2024 et la recomposition politique bangladaise qui s’en est suivie, alimentent une forte instabilité et des incertitudes économiques. Les élections de 2026, encadrées par une Charte politique non contraignante, n’offrent aucune garantie de réforme. Un report du scrutin pourrait provoquer impasse politique, intervention militaire et fuite des investisseurs. Le manque de prévisibilité politique qui assombrit les perspectives macroéconomiques et le risque de perte de compétitivité économique due à la fragilisation de l’État de droit inquiètent milieux d’affaires et observateurs internationaux.
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L’auteur
Laurent Amelot est directeur de recherche à l’Institut Thomas More. Diplômé de l’Institut Libre des Relations Internationales et des Sciences Politiques (ILERI) et titulaire d’un Master 2 en sécurité internationale et défense de l’Université Lyon 3 (CLESID) et en géographie-aménagement du territoire de l’Université Paris 4 Sorbonne, il a été rédacteur en chef de la revue Outre-Terre et, en 1997, lauréat du prix Amiral Daveluy. Il est aujourd’hui chargé d’enseignement à l’ILERI et à l’Université Paris-Saclay et membre du groupe de réflexion Asie21. Il consacre ses travaux à l’Asie du Sud à l’Asie du Sud-est et s’intéresse également à la Chine, à sa politique étrangère et tout particulièrement à la dimension maritime de sa stratégie de puissance. Au sein de l’équipe de recherche de l’Institut Thomas More, il contribue au programme de recherche « L’Indo-Pacifique à l’épreuve des ambitions chinoises » • |
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