2 mars 2026 • Diploweb • Analyse •
L’élargissement des stratégies nucléaires française et britannique au continent européen demeure hypothétique. Il reste qu’une telle perspective s’inscrit dans celle d’une européanisation de l’OTAN et, plus largement d’un partage du fardeau entre les deux rives de l’Atlantique Nord (le fameux « burden sharing »). D’autant plus que la conjoncture semble confirmer l’entrée dans un nouvel âge nucléaire anticipé par Thérèse Delpech, qui évoquait une ère de piraterie stratégique, dans laquelle les gesticulations à des fins d’intimidation, voire de coercition (la « sanctuarisation agressive »), prendront une importance grandissante. Alors que le président de la République française Emmanuel Macron fait ce jour un important discours de doctrine, Jean-Sylvestre Mongrenier apporte un précieux éclairage contextuel.
L’activisme diplomatique et militaire de l’Administration Trump dissipe le spectre d’un nouvel isolationnisme, l’OTAN n’a pas disparu, les moyens militaires américains sont toujours en Europe, et la corrélation mondiale des forces évolue de manière défavorable à la Russie. Le « partage du fardeau » de la défense entre les deux rives de l’Atlantique n’en demeure pas moins une exigence. Le discours du Président français sur la stratégie de dissuasion, le 2 mars, soulignera le fait que le réarmement et la défense de l’Europe requièrent un bouclier nucléaire. Aussi un état de la question s’impose-t-il.
Le « parapluie nucléaire américain » est la manière commune de désigner la dissuasion nucléaire élargie des États-Unis à l’Europe, dans le cadre de l’Alliance atlantique (l’OTAN). En cas d’attaque de grande ampleur de leurs alliés européens, les États-Unis s’engagent à leur venir en aide et à répliquer, y compris au moyen de leurs armes nucléaires, l’objectif étant de dissuader l’agresseur potentiel, de l’inhiber et de l’empêcher de passer à l’acte. Dès après la fondation de l’Alliance atlantique, en 1949, le premier Concept stratégique stipule que ladite alliance devrait « assurer la possibilité de procéder rapidement à des bombardements stratégiques comportant l’utilisation de tous les engins sans exception », cela l’année même où l’URSS procède à son premier essai nucléaire, mettant fin au bref monopole atomique des États-Unis (1945-1949).
La dissuasion élargie des États-Unis
La dissuasion élargie des États-Unis, dans le cadre doctrinal des représailles massives (la doctrine Dulles, énoncée en 1954), est matérialisée par le déploiement d’armes nucléaires américaines sur le sol européen. Alors que les États-Unis bénéficient encore d’une situation d’insularité géostratégique – l’URSS ne dispose pas de vecteurs aériens ou balistiques suffisamment puissants pour atteindre le territoire américain –, la menace de représailles massives sur le territoire de l’URSS dans le cas d’une agression militaire en Europe, est supposée contrebalancer la supériorité conventionnelle soviétique et annuler les tentations qu’elle induit (la conférence de Lisbonne, en 1952, n’avait pas abouti à une augmentation suffisante des forces conventionnelles alliées) (1). En 1957, le SACEUR (Supreme Allied Commander in Europe ) est intégré dans la chaîne décisionnelle pour le déclenchement du feu nucléaire en Europe.
Le développement par l’URSS de missiles balistiques intercontinentaux et donc la fin de l’insularité géostratégique américaine, annoncée par la mise en orbite du premier satellite soviétique (le « bip-bip » du Spoutnik, le 4 octobre 1957), expliquent l’abandon de la doctrine des représailles massives pour celle de la riposte graduée (la doctrine MacNamara, 1962). Le débat est vif entre les Alliés, particulièrement entre la France et les États-Unis, l’adoption de cette nouvelle doctrine laissant redouter que ces derniers cherchent à limiter un hypothétique emploi de l’arme nucléaire sur le champ de bataille centre-européen, sans prendre le risque d’exposer leur propre territoire à une frappe nucléaire soviétique. Toujours est-il que l’OTAN demeure une alliance nucléaire : lancé en 1963, le projet d’une Force multilatérale échoue deux ans plus tard (elle aurait fusionné des composantes nationales), mais il débouche sur un système de « partage nucléaire » et de « double clef », des équipages alliés devant mettre en œuvre des armes nucléaires américaines. Plus de moyens sont dédiés à la dissuasion nucléaire élargie (sous-marins nucléaires lance-engins, bombardiers stratégiques et, plus encore, armes nucléaires tactiques).
A la même époque, un Nuclear Planning Working Group (NPWG) est établi : il regroupe huit pays alliés, dont la RFA (République fédérale d’Allemagne). Outre la dissuasion de l’URSS et la protection du territoire des États membres de l’OTAN, ce dispositif vise à contrarier la prolifération nucléaire que redoute Washington (la doctrine de la riposte graduée suscite cette tentation jusqu’en RFA). En 1966, alors que la France exprime sa volonté de sortir du commandement intégré de l’OTAN, le NPWG laisse place à un Groupe des plans nucléaires (GPN) ouvert à l’ensemble des États membres (la France n’y participe pas).
Alors que les États-Unis et l’URSS négocient une limitation de la croissance des arsenaux nucléaires stratégiques (SALT I en 1972 ; SALT II en 1979), le déploiement par Moscou d’armes nucléaires de portée intermédiaire (des SS-20 plus précis que les engins précédents), dédiées au théâtre européen, provoque la « crise des euromissiles » : les alliés européens craignent qu’elles ne remettent en cause la dissuasion élargie des États-Unis, provoquant le découplage géostratégique entre les deux rives de l’Atlantique Nord ; le déploiement par les États-Unis de missiles balistiques Pershing II et de missiles de croisière Tomahawk réassure les garanties de sécurité américaines. Par la suite, le traité de Washington sur les FNI (Forces nucléaires de portée intermédiaire), c’est-à-dire les missiles entre 500 et 5 500 kilomètres de portée, traité signé en 1987 par les États-Unis et l’URSS, supprimera cette catégorie d’armes (2).
Dans l’après-Guerre froide, la posture nucléaire de l’OTAN s’affaiblit, d’autant plus que des forces politiques en Allemagne (sociaux-démocrates, partis de gauche et « Verts ») et ailleurs, militent en faveur d’une politique de No First Use (un engagement de l’OTAN et de ses membres à ne pas utiliser en premier l’arme nucléaire), voire d’un retrait des quelques armes nucléaires tactiques américaines, dites « substratégiques », toujours déployées en Europe. En 2009, alors que le président américain Barack Obama joue avec l’idée d’un désarmement nucléaire universel (le « Global Zero »), l’Allemagne, la Norvège, la Belgique, les Pays-Bas et le Luxembourg publient une lettre commune par laquelle ces pays demandent l’application en Europe du concept de « Global Zero ».
A contrario, les gouvernements français et britannique rappellent que l’OTAN constitue une « alliance nucléaire » et qu’elle doit le demeurer. L’agression russe en Ukraine, dès 2014, contrarie cette volonté de faire passer au second plan l’arme nucléaire dans la posture de dissuasion et de défense de l’OTAN, d’autant plus que la Chine populaire modernise son propre arsenal et le fait monter en puissance (1500 têtes nucléaires à l’horizon 2030-2035), sans omettre la nucléarisation de la Corée du Nord et le programme balistico-nucléaire de l’Iran islamique (3). En l’état des choses, la dissuasion globale de l’OTAN repose sur les forces nucléaires, les forces conventionnelles, la défense antimissile ainsi que la maîtrise des armements et la non-prolifération (voir le Concept stratégique de Madrid, 2022).
Les forces nucléaires de l’OTAN comprennent une composante aéroportée, avec des avions de chasse (des Tornado et des F-16, en cours de remplacement par des F-35) armés de bombes à gravité B61-12 dites « substratégiques » (environ 250 bombes récemment modernisées) et stationnées dans cinq pays (Allemagne, Belgique, Pays-Bas, Italie, Turquie), la Grèce étant également associée aux missions nucléaires de l’OTAN. Tous les autres pays membres de l’OTAN pourraient participer aux missions d’accompagnement (chasseurs, avions radars et autres moyens conventionnels), dites SNOWCAT (Support of Nuclear Operations with Conventional Air Tactics). Ce dispositif est complété par les forces nucléaires stratégiques américaines, garantie suprême de la sécurité des Alliés. S’y ajoutent les forces nucléaires nationales de la France et du Royaume-Uni, hors OTAN mais dont la contribution à la « dissuasion globale » et à la sécurité des Alliés est reconnue par la déclaration d’Ottawa (16 juin 1974), régulièrement rappelée depuis. Il appert donc que la dissuasion nucléaire élargie des États-Unis à l’Europe constitue une réalité inscrite dans la durée. Il reste que la réélection de Donald Trump à la présidence des États-Unis, en novembre 2024, et l’unilatéralisme de sa politique étrangère américaine mettent en jeu sa crédibilité stratégique.
Le schéma général d’une dissuasion d’envergure européenne
Vues d’Europe, les évolutions en cours et la possibilité théorique d’une sortie des États-Unis de l’OTAN, ce qui impliquerait la fin de la dissuasion nucléaire élargie et le découplage stratégique entre les deux rives de l’Atlantique Nord, conduisent plusieurs pays européens, notamment l’Allemagne, la Pologne et les États baltes, ou encore la Suède (4) à se préoccuper d’une future dissuasion nucléaire d’envergure européenne, assurée de concert par la France et le Royaume-Uni. Dans le cas d’un retrait américain de l’OTAN, théorique à ce stade, la stratégie de dissuasion nucléaire élargie des États-Unis, au bénéfice des alliés européens, s’évanouirait ; les armes nucléaires américaines seraient rapatriées. Précisons que Washington, en l’état des choses, n’a rien annoncé en ce sens : l’arsenal nucléaire américain déployé en Europe et sur ses contreforts (la Turquie) a même été récemment modernisé (5). Toujours est-il que le tour pris par la politique étrangère américaine, lors du second mandat de Donald Trump, ouvre le champ des possibles.
Dans un tel cas de figure, ce n’est donc pas une garantie complémentaire de celle des États-Unis que la France et le Royaume-Uni devraient alors assurer (déclarations franco-britanniques, consultation et discussions stratégiques entre alliés européens), mais une stratégie de dissuasion nucléaire élargie à l’échelle de l’Europe, en lieu et place de l’ancien hegemon américain. Si nous ne sommes pas encore dans l’ordre des faits, les dirigeants allemands, polonais, baltes et autres prennent au sérieux la possibilité d’un retrait des États-Unis, même si le sommet atlantique de La Haye (24-26 juin 2025) a dans l’immédiat conjuré ce scénario.
Deux jours avant les dernières élections législatives allemandes, le chef de la CDU-CSU, Friedrich Merz, aujourd’hui chancelier, déclarait vouloir « discuter avec les Britanniques et les Français pour savoir si leur protection nucléaire pourrait s’étendre à l’Allemagne » (ZDF, 21 février 2025). Le 5 mars suivant, le président français lui répondait accepter d’ouvrir un débat qu’il avait précédemment cherché à initier dans son discours prononcé à l’Ecole militaire le 7 février 2020 (6). Deux jours plus tard, le premier ministre Donald Tusk affirmait à la Diète polonaise l’intérêt de son pays pour la question (7 mars 2025). Le 9 mai 2025, Paris et Varsovie ont par ailleurs signé le traité de Nancy, qui comporte une clause de défense venant consolider celles de l’OTAN (l’article 5 du traité de l’Atlantique Nord) et de l’Union européenne (article 42, &7 du traité de l’UE).
Il reviendrait à Paris et Londres, étroitement liés sur les plans militaire et nucléaire, de penser et conceptualiser une doctrine de dissuasion d’envergure européenne, capable de contrecarrer les gesticulations nucléaires du Kremlin et la stratégie russe de sanctuarisation agressive. Paris et Londres pourraient coordonner leurs patrouilles de SNLE (sous-marins nucléaires lance-engins), afin de renforcer le principe de permanence à la mer, gage d’invulnérabilité des moyens de la dissuasion (7).
Le Royaume-Uni ne possédant plus de composante aérienne, il reviendrait à la France de déployer des avions Rafale, armées de missiles nucléaires aéroportés, sur le territoire de pays volontaires, cela dans le cadre d’accords bilatéraux. Ces pays participeraient au « soutien logistique des opérations nucléaires » (ouverture de bases, silos, défense aérienne et ravitaillement en vol). A terme, il pourrait être envisagé une forme de « partage nucléaire », avec un système de double-clef : des armes nucléaires françaises sur des avions allemands, polonais, ou autres, la décision d’emploi demeurant nationale comme il en va aujourd’hui dans l’OTAN (8). En somme, il faudrait répliquer les mécanismes de l’OTAN, mais sans les États-Unis, ce qui impliquerait à terme la constitution d’un Groupe de planification nucléaire européen (9).
Loin d’être improvisée, une dissuasion élargie présupposerait un engagement politique solennel des pays volontaires et son inscription dans un dispositif stratégique d’ensemble, avec une forte composante conventionnelle, dont des systèmes de frappe dans la profondeur du théâtre des opérations (des missiles de portée intermédiaire) et un système de défenses anti-aériennes et antimissiles (voir le projet germano-européen Sky Shield qui, en l’état, n’a pas l’agrément de la France). Cela dans un contexte de disparition des disciplines de la maîtrise des armements (Arms Control) (10).
En guise de conclusion
Insistons une nouvelle fois sur le caractère hypothétique de cette dissuasion européenne, plus exactement d’un élargissement des stratégies nucléaires française et britannique au continent européen. Il reste qu’une telle perspective s’inscrit dans celle d’une européanisation de l’OTAN et, plus largement d’un partage du fardeau entre les deux rives de l’Atlantique Nord (le fameux « burden sharing »). D’autant plus que la conjoncture semble confirmer l’entrée dans un nouvel âge nucléaire anticipé par Thérèse Delpech, qui évoquait une ère de piraterie stratégique, dans laquelle les gesticulations à des fins d’intimidation, voire de coercition (la « sanctuarisation agressive »), prendront une importance grandissante.
Considérons les faits : la Russie met sur orbite, plusieurs heures durant, un « Tchernobyl volant » (le Bourevestnik), selon l’expression d’un spécialiste américain, la Chine populaire accroît son arsenal nucléaire stratégique, se dotant des moyens d’une stratégie de sanctuarisation agressive, l’Iran poursuit son programme nucléaire (des opérations israélo-américaines sont en cours) et la Corée du Nord développe ses missiles intercontinentaux. Dans une telle configuration, il ne suffira pas d’afficher le calme des vieilles troupes, en rappelant le caractère strictement suffisant des forces nucléaires nationales (celles de la France et du Royaume-Uni) et les vertus de la dissuasion, au sens strict du terme. Si un pilier militaire européen devait être érigé, il faudrait qu’il soit doté d’une composante nucléaire, clef de voûte de la défense du continent.
Notes •
(1) D’une certaine manière, les discussions alors menées entre les États-Unis et leurs alliés européens préfiguraient le débat, récurrent depuis les années 1970, sur le « partage du fardeau » de la défense commune (le « burden sharing »).
(2) Les États-Unis et la Russie sont sortis de ce traité en 2019. Les experts de ces questions estiment que Moscou violait ce traité. Le missile incriminé par les Américains et leurs alliés est le « Novator 9M729 » (le SCC-8 dans la nomenclature de l’OTAN), d’une portée très largement supérieure à 500 kilomètres. En vérité, ce problème datait du premier mandat de Barack Obama. En 2010, le déploiement du système d’armes Iskander dans l’enclave Kaliningrad (ex-Königsberg), dont la portée excéderait les 500 kilomètres, posait déjà question. Le problème est officiellement soulevé en 2013, sans réponse des Russes. Il s’amplifie avec le déploiement du SCC-8 (une amélioration du système Iskander), en 2016, près de la Caspienne et à l’est des Monts Oural. Cette violation russe est une décision délibérée qui constitue une revanche sur le traité de 1987, mal reçu par la nomenklatura militaire soviétique et les « organes de sécurité » (KGB et autres) dont procède la classe dirigeante russe, et ce jusqu’au sommet du pouvoir ; le traité sur les FNI est associé à la fin de l’URSS, au repli sur les frontières russes du XVIIe siècle ou encore à la quasi-faillite du complexe militaro-industriel au cours des années 1990.
(3) Depuis le 28 février, Israël et les Etats-Unis bombardent les centres politiques, les états-majors et les sites militaires de la République islamique d’Iran.
(4) Rappelons que le porte-avions français Charles-De-Gaulle et son groupe aéronaval (GAN) ont fait escale à Malmö, quelques jours à compter du 25 février 2026. Ce porte-avions peut transporter des avions Rafale dotés de missiles à tête nucléaire (les ASMP-A). Le 1er mars, le GAN est parti pour la Méditerranée orientale où se déroule une guerre entre l’Iran et une coalition israélo-américaine.
(5) Emmanuelle Maître, « B61-12 – Un déploiement opérationnel en Europe entériné ? », Observatoire de la dissuasion, FRS, février 2025.
(6) Friedrich Merz a relancé ce débat le 13 février 2026, au moment de la Conférence sur la sécurité de Munich.
(7) Voir sur ce point la déclaration de Northwood du 10 juillet 2025, signée par le Président français Emmanuel Macron et le Premier ministre britannique Keir Starmer. Ladite déclaration engage Paris et Londres à coordonner, sans fusionner, les forces nucléaires des deux nations ; elle rappelle qu’« aucune menace extrême contre l’Europe ne laisserait indifférents Paris ou Londres ». Un comité de « coordination », voué à la planification nucléaire conjointe, est alors annoncé.
(8) Cette option suppose que les Etats-Unis acceptent la modification du F-35 pour qu’il puisse emporter des armes nucléaires françaises, ou bien que l’Allemagne et la Pologne acquièrent des Rafale. Aussi le plus probable est-il que les alliés européens de la France se contentent d’apporter la logistique requise pour mettre en œuvre la force de frappe aérienne française.
(9) La France ne participe pas aux travaux du GPN de l’OTAN mais elle coopère avec les Etats-Unis et le Royaume-Uni, cela dans un cadre trilatéral. Sur cette question, voir Jeffrey Lewis et Bruno Tertrais, « Dissuader à trois : la coopération nucléaire entre les États-Unis, la Grande-Bretagne et la France », Revue Défense Nationale, 2016, n°788.
(10) Jean-Sylvestre Mongrenier, « Sur l’épilogue du traité New Start », Desk-Russie, 15 février 2026.
