Derrière la tentative d’évasion de l’Alsace, l’échec d’une réforme territoriale technocratique

Jean-Thomas Lesueur, directeur général de l’Institut Thomas More

9 avril 2026 • Atlantico • Entretien •


La réforme territoriale de 2015 a fusionné des régions selon des critères apparemment économiques et administratifs. Pourtant, certains territoires contestent toujours vivement ce découpage, estimant qu’il ignore les réalités historiques, culturelles et économiques locales. Alors que l’Assemblée nationale vient d’adopter la proposition de loi visant à sortir l’Alsace de la région Grand Est, Jean-Thomas Lesueur, directeur général de l’Institut Thomas More, analyse les raisons profondes de l’échec de cette réforme territoriale technocratique et déconnectée.


Comment analysez-vous cette réforme : quels ont été selon vous les véritables critères utilisés pour dessiner ces nouvelles régions ? Était-ce une logique purement comptable (réduire le nombre de régions), une volonté politique (affaiblir certains bastions) ?

Le redécoupage des régions, voulu par François Hollande alors président de la République, s’inscrit dans la longue liste des rendez-vous manqués de la décentralisation depuis les lois Defferre de 1982. Depuis plus de cinquante ans, l’État mène une politique de décentralisation à la fois insincère et réticente. Insincère car, souvent, il a donné des compétences ou des missions aux collectivités territoriales sans les moyens nécessaires pour les accomplir (transfert des personnels techniciens, ouvriers et de service (TOS) du ministère de l’Éducation nationale et des personnels et de ceux du ministère de l’équipement aux départements par la loi du 13 août 2004). Réticente quand, par exemple, l’État transfert aux départements la gestion de l’AAH (Allocation aux adultes handicapés) et d’autres minima sociaux sans qu’ils aient le moindre mot à dire sur leur montant, leurs conditions d’attribution ni leurs règles d’imputation qui restent nationales (taux, majorations, conditions de ressources, durée maximale, etc.).

Quant à savoir ce qui a motivé la réforme de 2015, il est certain que des motifs politiques (les élections régionales de décembre 2015 s’annonçaient délicates pour la gauche) se sont mêlés à une logique comptable assez sommaire qui escomptait des économies. Logique totalement myope car certains avaient déjà anticipé que le passage de 25 à 18 régions métropolitaines et d’outre-mer engendreraient des coûts et des externalités négatives plutôt que des économies. Ce qui s’est vérifié depuis. Je vous renvoie sur ce sujet aux travaux du géographe et démographe Gérard-François Dumont, président de Population & Avenir et membre du Conseil d’orientation de l’Institut Thomas More.

Pourquoi aucun audit indépendant n’a-t-il été réalisé en amont pour évaluer l’impact économique, social ou démocratique de ces fusions ? N’est-ce pas un symptôme d’un État qui réforme « à la hussarde », sans consultation sérieuse des territoires ?

Il n’y a pas eu d’audit indépendant car cette réforme a été préparé sans concertation, très largement dans le secret du bureau présidentiel. Il est assez vraisemblable que François Hollande a conçu cette réforme comme un coup politique plutôt que comme une réforme destinée au bien du pays ! J’ajoute que l’audit et l’évaluation ne sont guère naturels dans l’esprit de la haute administration et du personnel politique français. Il n’est qu’à voir comment l’obligation (constitutionnelle depuis 2009) d’accompagner tous les projets de loi par une étude d’impact est souvent bâclée ou négligée.

Quant à l’État qui accomplie ses réformes territoriales « à la hussarde », c’est certain. Pour autant, je ne dirais pas qu’il s’agit du fruit d’une doctrine jacobine très active et très allante. Il est certain qu’il existe encore, ici ou là, des personnes inquiètent de l’affaiblissement de l’État central – la récente tribune de Jean-Michel Blanquer et Benjamin Morel dans Le Figaro contre la proposition de loi visant à doter l’Alsace d’un statut particulier en est un bon exemple, assez ridicule au demeurant. Ce qui anime les cercles dirigeants français me semble être davantage un étatisme technocratique et utilitaire, sans passion, visant assez sommairement à une efficacité de tableur Excel. Emmanuel Macron a incarné cela à la perfection. On est loin du jacobin de 1793 mais l’État est son seul univers. Pour agir, il ne connaît que les leviers étatiques et administratifs. Les dirigeants français me semblent être aujourd’hui spontanément étatistes, non par passion idéologique, mais par réflexe bureaucratique et par méconnaissance ou indifférence à la réalité et à la richesse de l’identité de la France telle que l’historien Fernand Braudel l’a magistralement mise en lumière dans son livre éponyme.

Le Grand-Est regroupe l’Alsace (frontalière, dynamique, bilingue), la Lorraine (en reconversion post-industrielle) et la Champagne-Ardenne (rurale, viticole). Ces territoires n’ont ni les mêmes défis économiques, ni les mêmes bassins de vie, ni la même histoire. Comment justifier un découpage aussi hétéroclite alors que des travaux montraient depuis des décennies que ces territoires n’avaient aucune raison d’être regroupés ?

Les motifs de ce découpage hétéroclite, j’ai essayé de les décrire dans mes réponses précédentes : approche politicienne, étatisme technocratique, méconnaissance de l’histoire et de la géographie. Ce dernier point est délicat, car il s’en prend aux hommes, mais me paraît déterminant. Avec François Mitterrand, peut-être Jacques Chirac (mais j’ai quelques doutes), s’en est finie la succession des président français ayant une connaissance profonde, et parfois intime, de l’histoire et de la géographie de notre pays et de ses provinces. Leur enracinement personnel, familial, immédiat, donnait à leur approche des territoires une épaisseur que ni Nicolas Sarkozy, ni François Hollande, ni Emmanuel Macron ne possèdent à l’évidence.

Ces différents aspects expliquent en effet qu’on a pu regrouper d’autorité, depuis Paris et sans concertation. l’Alsace, la Lorraine et la Champagne-Ardenne dans une région dont même le nom dit l’artificialité. Il en va de même avec le mariage forcé de Clermont-Ferrand et de Lyon. Ou avec la région Nouvelle Aquitaine dont le point le plus au nord est distant de 580 kilomètres avec celui le plus au sud.

Cette approche fait fi de la dimension identitaire, qui est pourtant majeure pour la réussite d’un territoire. Pour que des citoyens s’investissent sur un territoire, cela suppose qu’ils ressentent un attachement à celui-ci, qu’ils s’y identifient. Cela se vérifie dans l’attachement que les Français éprouvent pour leur commune. C’est également vrai à l’échelon régional dont il est aussi triste qu’inefficace d’ignorer les identités parfois fortes. La fusion des régions a débouché sur certaines appellations creuses (Grand-Est, Hauts-de-France, Auvergne-Rhône-Alpes) qui ne font pas écho avec l’identité régionale que les habitants ont besoin de ressentir pour mieux exercer leur citoyenneté. L’acronyme PACA, qui date de 1976, constituait déjà un exemple où cette appellation courante de la région n’apporte aucun avantage à ce territoire. Personne ne se dit « Paciste » mais Marseillais, Niçois, Camarguais ou Savoyard…

L’un des arguments principaux pour ces fusions était la réalisation d’économies d’échelle (réduction des coûts administratifs, mutualisation des services). Pourtant, des rapports de la Cour des comptes ou les retours d’élus locaux suggèrent que ces économies sont marginales, voire inexistantes. A qui la faute ?

J’en ai dit un mot plus haut. Dès la réforme de 2015, certains ont prévenu qu’il n’y aurait pas d’économies réalisées. Depuis, les rapports s’accumulent en effet pour le documenter. Dans un rapport de 2019, la Cour des comptes a montré par exemple que, pour le cas de la région Hauts‑de‑France, les coûts liés à la fusion (harmonisations, frais de gestion, etc.) s’étaient élevés à 61,2 millions d’euros entre 2015 et 2018, tandis que les économies ne dépassaient pas 45,8 millions, soit un coût net de 15,4 millions.

Cela me paraît exemplaire de l’illusion technocratique qui fait d’une approche très simpliste du concept d’« économies d’échelle » une règle d’or, presque une formule magique. On sait pourtant qu’en matière territoriale « small is beautiful »… Les coûts de fonctionnement sont systématiquement plus bas dans les petites collectivités, qui profitent aussi de l’engagement souvent bénévole de leurs citoyens et de leurs élus. De même, on sait qu’en Suisse, les cantons les plus performants et les économes sont les plus petits ; idem pour les Länder allemands.

Finalement, quel échelon territorial fait-il sens pour les citoyens, selon vous ? Et quelle réforme faudrait-il entreprendre pour rapprocher les citoyens des lieux de pouvoir dans une société marquée par la défiance des Français vis-à-vis des institutions… tout en évitant le piège identitaire ?

Si l’attachement des Français recule hélas au fil du temps, l’échelon le plus aimé par eux reste la commune. Cela s’explique : dans une France marquée par une immense défiance vis-à-vis des responsables politiques nationaux, la commune est le dernier espace de confiance politique.

Devant le spectacle de l’épuisement de l’État faible, pauvre, tatillon, pusillanime et aboulique et celui de l’inefficacité majuscule des hommes politiques qui se succèdent au pouvoir depuis des décennies, il me paraît évident qu’il serait temps de proposer aux Français une vision politique qui articule la concentration de l’État sur ses tâches régaliennes, dont il s’acquitte si mal et que personne ne lui conteste, et un vaste mouvement de dévolution de libertés et de compétences aux acteurs locaux, qu’il s’agissent des collectivités territoriales, des entreprises, des associations, des familles, etc.

Ce n’est pas le lieu ici de développer ce programme en détails mais j’espère l’élection présidentielle de 2027 sera l’occasion de s’interroger sur ces questions.