14 avril 2026 • Le Figaro • Opinion •
Après seize ans au pouvoir, le Fidesz, le parti du premier ministre sortant, a été défait ce dimanche lors des élections législatives hongroises. Sa chute est la conséquence logique de ses errances et offre à Bruxelles l’occasion de méditer sur les causes profondes qui amènent les populistes au pouvoir.
Viktor Orban est battu. Mieux vaut tenter de comprendre plutôt que de ressasser les injures rituelles. La Hongrie d’Orban n’est pas seulement un hapax – c’est un symptôme. Ce symptôme raconte une mise en cause, qui ne disparaît pas avec l’échec de dimanche.
L’Europe institutionnelle manque gravement à la démocratie. Comment a pu se construire une institution européenne privée de ses ressorts civilisationnels les plus substantiels ? J’entends par là : la subsidiarité d’une part, la tolérance culturelle d’autre part… c’est ici la principale raison du déploiement d’une telle sédition antieuropéenne en Hongrie.
Au début des années 1990, Jacques Delors a organisé des séances de travail pour préparer l’application du principe de subsidiarité dans l’institution européenne. Il s’agit là d’un principe conférant d’abord l’autonomie d’action aux niveaux les plus restreints – la famille, l’association, le village, etc., lesquels peuvent attendre une aide des niveaux plus élevés en cas d’insuffisance. On doit comprendre par exemple qu’un village s’occupe lui-même de ses réverbères et de ses canaux mais peut demander l’aide de la région s’il ne s’en sort pas. Autrement dit, tout commence en bas : concept spécifiquement occidental, fondé sur la sacralité de la personne et l’importance de l’autonomie personnelle. Il était très normal que Jacques Delors veuille appliquer à l’institution européenne un principe si européen, qui avait toujours fonctionné partout dans nos pays si impropres à ce que l’on appelait autrefois le « despotisme oriental ». Mais Delors et son équipe ont aussitôt retourné le principe de subsidiarité pour en faire un principe centralisateur : il suffit que l’instance supérieure (l’Europe) se saisisse de la définition du bien commun et le place à un très haut niveau, et aussitôt les pays membres sont tous incapables de se gouverner eux-mêmes, ils devront recevoir leurs normes de l’Europe.
Quand on interroge un responsable européen sur ce déni d’un principe fondateur, il répond que l’Europe a privilégié la rationalité et l’ordre sur l’autonomie des acteurs, et c’est bien le cas. Il y a là une récusation caractérisée de l’esprit matriciel européen, et l’institution européenne confirme aujourd’hui la définition que Jacques Delors en a lui-même donnée en 1999 : « Cette construction à l’allure technocratique et progressant sous l’égide d’une sorte de despotisme doux et éclairé ». Ce n’est pas, évidemment, pour plaire à beaucoup d’Européens, la civilisation la plus libre de l’histoire, qui inventa la liberté politique. Nous voulons, en tant que démocrates, pouvoir agir par nous-mêmes, seuls ou en groupe, autant que faire se peut, et que les gouvernants se tiennent à un jet de pierre de leurs électeurs : faciles à surveiller, faciles à punir. Tandis que l’institution européenne maintient ses gouvernants tout-puissants et non élus dans un bunker lointain, élaborant des normes sans concertation ni surveillance ni mise en cause possible. C’est la première raison d’un rejet de l’Europe institutionnelle qui se concrétise particulièrement en Hongrie, et trouve des défenseurs ailleurs, moins susceptibles de parvenir au pouvoir.
Mais depuis le début de ce siècle, il arrive autre chose : la démocratie a changé de définition. Elle n’est plus le choix d’un courant politique par le peuple, lequel est aujourd’hui considéré comme peu apte à prendre les bonnes décisions. Elle est désormais caractérisée par l’acceptation des mesures sociétales les plus progressistes. Ainsi la Hongrie, qui persiste à définir le « mariage » comme union d’un homme et d’une femme dans le but de procréer et de fonder une famille ; ou qui persiste à interdire aux groupes LGBT de visiter les classes primaires pour proposer aux enfants des changements de genre… la Hongrie donc, n’est plus considérée comme démocrate – même s’il s’agit bien de mesures réclamées par le peuple qui vote. Mais pour l’institution européenne, cela signifie que le peuple hongrois est incapable, puisque conservateur. On devient une démocratie illibérale, c’est-à-dire une démocratie de seconde zone, quand on récuse les réformes sociétales les plus progressistes ; autrement dit, quand on a l’audace de poser des limites à la liberté.
Il y a là un bouleversement profond de notre conception politique matricielle. Il faut rappeler que la démocratie signifie le respect des différents courants de pensée, et certainement pas l’acceptation de la seule pensée considérée comme progressiste, c’est-à-dire valable. Quand l’Europe institutionnelle identifie et restreint la démocratie à certaines décisions sociétales, c’est une trahison politique sans précédent. D’ailleurs, les différents pays d’Europe n’acceptent pas aisément cette nouvelle définition de la démocratie, et c’est bien ce qui explique la montée des courants dits « populistes » – ce sont les classes populaires qui renâclent le plus aux excès du progressisme, dont les élites sont friandes par appât de mode.
Toujours est-il que devant ces deux attitudes de l’Europe institutionnelle : refus de la subsidiarité et refus de la tolérance morale, les Hongrois ont élu pendant seize ans un gouvernant de contestation, rapidement radicalisé et ostracisé.
Quand on est différent, et défenseur de sa différence, dans un milieu univoque et intolérant, il faut être exemplaire : sinon, le moindre de vos défauts et même le plus ordinaire, sera compté à charge de votre différence. Or, exemplaire, Orban en est très loin. Au contraire, il a révélé tous les défauts du féodalisme ancien – le copinage, le clientélisme, le népotisme, la corruption en général. Il fait partie de ces conservateurs toujours en colère (notre monde en est plein) qui sabotent (illégitimement) leur démocratie tout en la réclamant (légitimement) aux autres. De surcroît, il est tombé dans ce piège grossier (bien connu chez la droite française actuelle) qui consiste à s’imaginer que Poutine serait un conservateur patenté. Excédé par l’ostracisme dont il était l’objet, il en est venu à se rapprocher de la Chine. Décisions qui le plaçaient objectivement, en Europe, au rang des parias. L’Europe ne peut pas se permettre de compter dans ses rangs une taupe de Xi et de Poutine !
Mais ses adversaires (c’est-à-dire tout le monde) feraient bien de ne pas crier victoire trop vite. La défaite d’Orban ne signifie pas forcément l’advenue en Hongrie de la conformité européenne dans la pure orthodoxie bruxelloise. Péter Magyar pourrait bien se révéler de la même veine mais en plus modéré, plus lucide et peut-être moins corrompu – et ce ne serait pas une bonne affaire pour l’Europe institutionnelle, qui ne vit que du consensus imposé par la récusation des élections (référendum de 2005), et de l’ostracisme verbal. La chute d’Orban n’a pas fait disparaître le problème démocratique de l’Europe institutionnelle, pas plus que la destruction du thermomètre ne supprime la fièvre : elle n’a fait disparaître qu’une déplorable réponse à la question. Ce que nous pourrions espérer de meilleur, c’est que le symptôme hongrois, une fois le danger passé, fasse réfléchir les Européens sur les dérives démocratiques dont ils sont trop souvent les acteurs inconscients. Le propre d’un symptôme, c’est de révéler un mal que trop souvent on refuse de voir.