Les EAU déploient un gouvernement fait à 50 % d’IA et les démocraties regardent européennes passer les trains

Cyrille Dalmont, directeur de recherche à l’Institut Thomas More

26 avril 2026 • Atlantico • Entretien •


L’annonce par les Émirats arabes unis d’un gouvernement partiellement automatisé par l’intelligence artificielle marque un tournant stratégique. Cette décision met en lumière un contraste croissant entre des régimes capables de déployer rapidement ces technologies et des démocraties occidentales freinées par leurs propres exigences politiques, juridiques et éthiques.


Les Émirats viennent d’annoncer que 50 % de leur gouvernement sera piloté par une IA autonome d’ici 2 ans : provocation ou tournant historique ?

Le 23 avril 2026, Mohammed bin Rashid Al Maktoum, vice-président, Premier ministre des Émirats arabes unis et émir de Dubaï, a annoncé, conformément aux directives du président des Émirats, Mohamed bin Zayed Al Nahyan, « un nouveau cadre gouvernemental visant à transformer 50 % des secteurs et services de l’État émirien d’ici deux ans grâce à l’IA agentique, permettant une exécution et une prise de décision autonomes ».

L’IA agentique désigne une intelligence artificielle capable non seulement d’analyser ou de répondre à une demande, mais aussi d’agir de manière autonome dans un cadre défini : enchaîner des tâches, formuler des recommandations, piloter des processus, surveiller des indicateurs ou déclencher certaines actions sans intervention humaine constante. On passe ainsi d’un simple outil d’assistance à un système doté d’une capacité d’initiative opérationnelle.

Mais de fait, cette annonce doit être replacée dans la trajectoire du pays. Les Émirats arabes unis occupent aujourd’hui une place de tout premier plan dans le numérique au Moyen-Orient. Ils ont construit ce positionnement sur des infrastructures performantes, une administration largement numérisée, une identité numérique déployée à grande échelle, une stratégie précoce sur l’intelligence artificielle et une forte capacité à attirer entreprises technologiques internationales, talents et capitaux.

En outre, des partenariats massifs conclus avec les grands groupes technologiques américains leur ont permis de consolider leur écosystème numérique. Ainsi, Microsoft a investi plusieurs milliards de dollars dans G42, acteur central de l’IA émirienne. Khazna Data Centers, filiale de G42 et champion national des infrastructures hyperscale, contrôle une part dominante du marché local des centres de données, avec plus de 30 sites en exploitation et plus d’un gigawatt de capacités supplémentaires en développement. Amazon Web Services opère une région cloud dédiée aux Émirats avec trois zones de disponibilité. Oracle, NVIDIA, OpenAI, Cisco et SoftBank sont également présents sur le territoire ou engagés dans des projets structurants. Enfin, NVIDIA a obtenu le feu vert de Washington pour exporter vers les Émirats des volumes massifs de GPU de dernière génération.

Autrement dit, les Émirats ne partent pas de zéro et ce n’est sûrement pas une provocation, mais bien la continuité d’une vision de long terme. Là où beaucoup débattent encore ou régulent, eux déploient. Après l’État numérique et l’État plateforme, ils affichent désormais l’ambition de passer à l’État algorithmique, où la technologie ne sert plus seulement à moderniser l’administration, mais à transformer le fonctionnement même de la puissance publique.

Pas de syndicats, pas d’élections, pas de recours : en quoi l’absence de démocratie est-elle devenue un avantage compétitif dans la course à l’IA ?

Pour moi, la question ne se pose pas exactement en ces termes. Si l’absence de démocratie constituait en soi un avantage décisif dans la course à l’IA, la première puissance numérique mondiale ne serait pas les États-Unis, mais un régime autoritaire. Or les États-Unis dominent très largement l’économie numérique mondiale, avec environ 70 % de la capitalisation technologique globale, quand le second, la Chine, n’en représente qu’environ 9 %. L’exemple des Émirats arabes unis montre autre chose : un État centralisé, doté d’une chaîne de décision courte et d’une vision stratégique claire, peut aller plus vite sur des projets ciblés.

Le véritable sujet est donc celui de la souveraineté et de la capacité d’action. Une puissance avance lorsqu’elle sait financer l’innovation, attirer les talents, maîtriser les technologies critiques et son énergie, industrialiser rapidement et déployer à grande échelle. Les États-Unis le démontrent dans un cadre démocratique ; la Chine le poursuit selon un modèle autoritaire ; les Émirats cherchent à le reproduire à leur échelle en s’appuyant sur la puissance américaine comme partenaire de tutelle.

Là où la question devient plus sensible, c’est pour l’Union européenne. Elle produit des normes, des règlements et des procédures en abondance qui empêchent l’émergence et la compétitivité de grands acteurs technologiques de dimension mondiale. Les États membres se trouvent donc englués dans la fragmentation institutionnelle et l’empilement normatif, qui les réduisent le plus souvent à l’impuissance, et donc aux grandes déclarations tonitruantes sans lendemain dont nous avons malheureusement trop l’habitude.

Autrement dit, l’avantage compétitif n’est pas l’absence de démocratie, mais la capacité de décider et d’agir. Et sur ce terrain, certaines démocraties restent puissantes — États-Unis, Corée du Sud, Taïwan, Japon — tandis que l’Union européenne donne trop souvent le sentiment de réglementer ce qu’elle ne maîtrise plus.

Pourquoi les démocraties sont-elles incapables de se transformer à la vitesse que l’IA impose ?

Pourquoi certaines démocraties, et plus particulièrement l’Union européenne, peinent-elles à se transformer à la vitesse que l’IA impose ? Parce que l’intelligence artificielle n’est pas seulement une innovation numérique : c’est un condensé de puissance industrielle, énergétique, financière et stratégique. Or l’Union européenne a progressivement affaibli chacun de ces leviers pour ses États membres.

L’IA exige des capacités de calcul massives, une énergie abondante et compétitive, des semi-conducteurs, des infrastructures cloud, du capital, des talents et une capacité de déploiement rapide. Sur tous ces terrains, l’Union européenne n’a cessé de régresser, privilégiant la consommation à la production, la régulation à l’innovation, la sobriété énergétique à l’abondance énergétique et la décroissance à la puissance. La norme est utile lorsqu’elle protège, elle devient stérile lorsqu’elle remplace la stratégie. Pendant que l’Union européenne rédige des textes, d’autres investissent, industrialisent et captent la valeur.

S’ajoute à cela la fragmentation politique et institutionnelle : États, Commission, agences, niveaux nationaux, règles de concurrence, contraintes budgétaires, procédures multiples. Là où d’autres décident selon une logique de puissance, l’Union européenne arbitre souvent selon une logique procédurale.

Le problème est enfin culturel. Une partie des élites continue de penser le numérique comme un secteur parmi d’autres, ou l’IA comme un risque à contenir. En réalité, l’IA reconfigure la productivité, la défense, l’administration, la recherche et la hiérarchie des puissances.

Les États-Unis l’ont compris à l’échelle mondiale. Les Émirats arabes unis l’ont compris à l’échelle régionale. L’Union européenne, elle, a renoncé à toute volonté de puissance puisqu’elle n’est finalement qu’une organisation internationale.

Les démocraties peuvent-elles transformer leur État par l’IA sans trahir leurs valeurs — et si oui, pourquoi ne le font-elles pas ?

Les démocraties peuvent améliorer l’efficacité de leurs politiques publiques grâce au numérique et à l’intelligence artificielle, sans trahir leurs valeurs, mais à une condition essentielle : ne jamais oublier que le numérique est intrusif par nature et peut rapidement devenir liberticide. Toute infrastructure numérique concentre des données, organise des flux, trace des comportements et accroît mécaniquement les capacités de contrôle des gouvernements. C’est pourquoi la modernisation technologique de l’État exige des garde-fous particulièrement puissants.

Le Japon, la Corée du Sud et Taïwan ont déjà engagé, à des degrés divers, cette évolution à travers la numérisation des services publics, l’automatisation administrative et l’usage stratégique de la donnée. Mais ce qui manque le plus souvent n’est pas la technologie : c’est la légitimité démocratique.

Pour ce qui concerne les États membres de l’Union européenne, la défiance à l’égard de l’UE tend de plus en plus à se diffuser vers les États membres eux-mêmes. Dans ces conditions, la numérisation de la gouvernance et la perspective d’un État-plateforme ne relèvent plus seulement de l’efficacité administrative : elles deviennent un affrontement de légitimité. Lorsqu’une autorité contestée accroît ses capacités techniques, le gain d’efficacité peut être perçu comme une perte de liberté.

Le seul véritable contre-exemple serait celui de Estonie, petit État voisin d’une Russie perçue comme puissance agressive, qui a fortement numérisé son administration afin d’en assurer la continuité, voire la relocalisation, en cas d’invasion, avec le consentement de sa population. Ce modèle n’en demeure pas moins difficilement transposable. En démocratie, la performance technique ne remplace ni la confiance civique, ni le consentement politique.

Le vrai enjeu n’est donc pas de choisir entre immobilisme et numérisation totale. Il est de construire une modernisation démocratique, maîtrisée et politiquement assumée. Le retard n’est pas une fatalité, mais l’accélération sans consentement pourrait devenir un piège.