26 avril 2026 • Desk Russie • Analyse •
Le blocus iranien du détroit d’Ormuz et le contre-blocus américain marquent-ils un tournant stratégique ? Ces initiatives seraient le début d’un conflit pour le contrôle des mers, plus précisément des routes maritimes et des zones géostratégiques qui commandent le passage des flux (détroits, canaux, caps et golfes), ou encore des fonds sous-marins (la « guerre des abysses »). Au regard de l’histoire, l’affirmation est surprenante. Le concept de thalassocratie ne date-t-il pas de la Grèce antique ? Par ailleurs, l’activisme naval russe en mer du Nord rappelle que ces conflits se jouent aussi en Europe et s’inscrivent dans une histoire longue.
Ouverte sur l’océan Atlantique, la mer du Nord s’étend sur quelque 575 000 km². Elle est située entre les îles Britanniques et l’Europe septentrionale. Au sud, le détroit du Pas de Calais commande le passage vers la Manche ; à l’est, le détroit de l’Øresund commande le passage vers la mer Baltique. Dès le haut Moyen Âge, la mer du Nord est très active sur le plan commercial et elle est parcourue par les navigateurs frisons. Elle est aussi la voie de passage des raids vikings sur les côtes ouest-européennes (et au-delà). Par la suite, les relations commerciales entre l’Angleterre et les Flandres s’y développent (laines anglaises contre draps flamands) et la Hanse domine l’axe commercial mer du Nord-Baltique. Ses réseaux s’étendent de Londres à Novgorod, avec la ville de Lübeck comme chef de file et pivot géographique.
Au cœur de longues rivalités de puissance
La montée en puissance des États territoriaux autour de la Baltique et de la mer du Nord ainsi que le déplacement des centres de gravité de la vie économique vers l’océan Atlantique, à la suite de la découverte des Amériques, ont finalement raison de la Hanse et de ses solidarités. C’est autour de la mer du Nord que se constituent les puissances maritimes modernes que sont les Provinces-Unies (actuels Pays-Bas) et l’Angleterre des Tudors. Au XVIIe siècle, la mer du Nord est ainsi le théâtre des guerres anglo-hollandaises en lutte pour la suprématie navale. Au sortir des guerres révolutionnaires et impériales (1792-1815), l’hégémonie britannique s’impose en mer du Nord comme en Europe et dans le reste du monde.
À la fin du XIXe siècle, l’Allemagne wilhelminienne monte en puissance et renforce la base d’Heligoland (l’île fut échangée avec le Royaume-Uni contre Zanzibar, en 1890). Pendant la Première Guerre mondiale, la flotte britannique réaffirme sa nette supériorité sur la flotte allemande, renforcée par les stipulations militaires du traité de Versailles (1919) et non remise en cause par l’accord naval anglo-allemand de 1935. Pendant la Deuxième Guerre mondiale, la mer du Nord est surtout une annexe du théâtre de la bataille de l’Atlantique.
Au cours de la guerre froide, la mer du Nord est l’un des espaces géostratégiques où l’Est et l’Ouest se mesurent réciproquement, les marines des pays membres de l’OTAN ayant pour mission de suivre et surveiller les sous-marins soviétiques au sortir de la mer Baltique. Dans le contexte présent, les États riverains appartiennent tous à l’Union européenne et/ou à l’OTAN (la Norvège n’est pas membre de l’UE mais elle participe de l’Espace économique européen).
La mer du Nord recouvre par ailleurs un plateau continental riche en hydrocarbures, dont l’apport à la sécurité énergétique européenne est important dans la période ouverte par le premier choc pétrolier (1973). Les gisements de pétrole et de gaz de la mer du Nord – dans les eaux britanniques et norvégiennes notamment –, sont exploités depuis les années 1970 (1). Enfin, la mer du Nord, au sortir des détroits danois, constitue la voie d’accès de la marine russe à la Manche et à l’océan Atlantique.
Un nouveau conflit Est-Ouest
Le renforcement des tensions depuis le rattachement manu militari de la Crimée à la Russie en 2014 et les incidents provoqués par les incursions des engins russes dans l’espace maritime et aérien des puissances riveraines de l’Atlantique Nord créent un regain d’intérêt stratégique pour la mer du Nord, plus encore à la suite de l’« opération militaire spéciale » russe lancée contre l’Ukraine le 24 février 2022. Devenu une guerre de haute intensité, le conflit s’accompagne d’une guerre couverte, dite « hybride », contre l’OTAN, en mer du Nord comme dans la Baltique. Plateformes énergétiques, champs d’éoliennes, oléoducs et gazoduc, réseaux de câbles sous-marins sont les cibles de cette guerre à bas bruit. Aussi, plusieurs pays riverains ont signé un pacte de sécurité régional (2).
En vérité, les provocations de la part de la Russie sont de plus en plus bruyantes. Pendant que les regards convergent vers le détroit d’Ormuz et le golfe Arabo-Persique, le Kremlin teste la résolution du Royaume-Uni et de l’OTAN en mer du Nord et dans la Manche. Pendant plus d’un mois, trois sous-marins russes ont mené des opérations secrètes dans les eaux britanniques de la mer du Nord, au-dessus d’infrastructures dites « critiques » (câbles et gazoducs). Selon le ministre britannique de la Défense John Healey qui, le 10 février dernier, a révélé l’affaire, l’objectif russe était d’identifier et de cartographier les gazoducs, essentiels à l’approvisionnement énergétique du Royaume-Uni, et les câbles de circulation des données entre les deux rives de l’Atlantique Nord.
Simultanément, nous apprenons que deux pétroliers de la « flotte fantôme », escortés par une frégate russe, sont passés de la mer du Nord à la Manche, mettant au défi la Royal Navy (et la Marine nationale) de les arraisonner. Il s’agissait de l’Universal et de l’Enigma, placés sous la protection de l’Amiral Grigorovitch, un bâtiment de la flotte de la mer Noire. Depuis le début de l’année, plus de trois-cents pétroliers de la « flotte fantôme » auraient transité par les eaux britanniques de la mer du Nord. Le pouvoir russe menace de riposter si Londres se hasardait à arraisonner l’un ou l’autre de ces bâtiments.
L’actualité stratégique en mer du Nord, comme l’histoire longue, mettent donc à mal l’idée d’un « ordre international libéral ». Au demeurant, celui-ci a bien existé mais il ne s’était pas imposé par la force que ses thuriféraires prêtent au droit (voir le slogan de « force du droit contre le droit de la force »). Limité dans son extension lors de la guerre froide, ledit « ordre » dépendait de la capacité et de la volonté des États-Unis, renforcés par leurs alliances en Europe et en Asie, de le faire respecter ; il reposait sur des conditions géopolitiques remises en question depuis les débuts chaotiques du XXIe siècle. La volonté de puissance des États révisionnistes, les errements de la politique américaine et le basculement des équilibres ont ouvert une nouvelle époque.
En guise de conclusion
Dans un tel contexte, il importe que les États européens, sur mer comme sur terre, assument la plus grande part possible de leur défense. Cette grande partie géostratégique se joue depuis l’Arctique et l’Atlantique Nord jusque dans la « Grande Méditerranée » (Méditerranée / Moyen-Orient), sur l’axe Baltique-mer Noire et les frontières orientales de l’Europe. Un tel effort demande autre chose que des « coalitions de volontaires » virtuelles qui, de l’Ukraine au golfe Arabo-Persique, laissent l’initiative aux ennemis et adversaires de l’Occident (pas de déploiement sans leur aval).
A contrario, soyons conscients du fait que les leçons de droit et de morale administrées par certains dirigeants européens, et le fantasme d’une troisième voie qui poserait l’Europe en animateur d’un hypothétique « Sud global » (3), apparaîtraient comme une sublimation de notre impuissance collective. Ils contreviendraient à l’exigence d’un « partage du fardeau » (le « burden-sharing ») entre l’ancien et le nouvel Occident, un transfert de responsabilités rendu déjà incertain par l’attitude et les inclinations de l’administration Trump.
Notes •
(1) Il s’agit de la plus importante zone d’hydrocarbures offshore au monde (plus de 450 plateformes pétrolières). Toutefois, ces gisements sont vieillissants, les coûts de production augmentent.
(2) La négociation d’un « pacte de sécurité » de la mer du Nord a commencé en avril 2023 à Ostende, en marge d’un sommet intergouvernemental européen, initialement consacré au développement de la production d’énergie éolienne offshore et d’hydrogène vert. Neuf pays, dont la France, y étaient représentés et ont signé une déclaration visant à renforcer leur coopération dans ces domaines. Parallèlement, cinq d’entre eux signent une déclaration conjointe concernant la sécurité des infrastructures critiques en mer du Nord. Il s’agit de l’Allemagne, de la Belgique, du Danemark, des Pays-Bas et du Royaume-Uni, rejoints par la Norvège un an après (5 avril 2024). Ce « pacte de sécurité » porte notamment sur les réseaux de « tubes » gaziers et pétroliers, de câbles sous-marins (échange de données et liaisons Internet), comme sur les parcs éoliens de la mer du Nord. Face à la pression de la marine russe, les six pays décident de renforcer la coopération de leurs systèmes nationaux et régionaux de surveillance, notamment au moyen de North Seal, une plate-forme commune de communication et d’échange d’informations. L’objectif global de cette plate-forme est de repérer très vite les mouvements suspects et les incidents pour les transmettre aux autorités compétentes ainsi qu’à l’Union européenne et à l’OTAN. En outre, le dispositif de sécurité reposera sur des caméras, des drones aériens et sous-marins ainsi que sur les techniques de l’intelligence artificielle. Le Pacte de sécurité de la mer du Nord appelle l’attention sur la place de la « guerre des abysses » (Seabed Warfare) dans la nouvelle guerre froide entre la Russie et l’Occident.
(3) Une sorte de « syndrome Bandung » qui affecte les esprits.
