Le revirement de la Belgique sur le nucléaire doit réveiller le reste de l’Europe

Alban Magro, chercheur associé à l’Institut Thomas More

6 mai 2026 • Figaro Vox • Analyse •


En suspendant le démantèlement de son parc nucléaire et en envisageant sa reprise par l’État, la Belgique rompt avec deux décennies de renoncement énergétique. Pour Alban Magro, qui a publié la note Vers une coalition du nucléaire de puissance en Europe : un impératif stratégique en janvier dernier, ce doit être le signal que le temps de la repentance nucléaire est terminé.


La Belgique vient de faire un choix que beaucoup d’États européens devraient méditer. Le 30 avril 2026, Bruxelles et Engie sont entrés en négociations pour une possible reprise par l’État belge des activités nucléaires d’Engie, avec suspension immédiate des opérations de démantèlement du parc. L’enjeu est clair : garder ouvertes toutes les options, y compris le redémarrage de réacteurs arrêtés, afin de sécuriser l’approvisionnement électrique du pays.

Ce revirement n’est pas anecdotique. Il clôt deux décennies d’illusion énergétique. La Belgique avait voté en 2003 la sortie progressive du nucléaire. Elle l’a abrogée en mai 2025, rouvrant la voie à la prolongation des réacteurs existants et à de nouvelles capacités. Elle ne le fait ni par nostalgie technologique, ni par dogmatisme, mais parce que les faits s’imposent : électrification des usages, réindustrialisation, data centers, IA, pompes à chaleur, véhicules électriques. L’Europe aura besoin de beaucoup plus d’électricité, pas de moins. Selon la Commission, la production d’électricité dans l’Union devra passer de 2 900 TWh en 2021 à plus de 5 200 TWh en 2040, puis 6 900 TWh en 2050, soit une augmentation de près de 140 % en moins de trente ans.

La leçon belge est donc simple : une économie avancée ne peut pas bâtir sa souveraineté sur une électricité rare, intermittente ou importée. Les renouvelables peuvent, certes, être intéressantes, mais elles ne suffiront pas seules à garantir une production massive, pilotable, décarbonée et compétitive. Le nucléaire n’est pas l’unique réponse énergétique mais il est le seul socle capable de tenir ensemble climat, industrie, prix et souveraineté.

La France part évidemment de plus haut. Elle produit encore environ 70 % de son électricité grâce au nucléaire, ce qui constitue un avantage stratégique considérable. Elle a aussi engagé son propre retour au nucléaire : le programme EPR2 prévoit six nouveaux réacteurs, avec une option pour huit réacteurs supplémentaires. Mais la conclusion belge devrait nous pousser à aller plus vite et, et surtout plus fort. Car annoncer n’est pas construire et prolonger n’est pas renouveler.

L’enjeu dépasse d’ailleurs la France. Il est européen. La Nuclear Alliance plaide pour porter les capacités nucléaires de l’Union européenne à environ 150 GW d’ici 2050, contre près de 100 GW aujourd’hui. Dans le même temps, la Commission européenne estime que les besoins d’investissement liés aux projets nucléaires des États membres pourraient atteindre environ 241 milliards d’euros à cet horizon. Ce n’est pas une dépense de confort : c’est une prime d’assurance industrielle.

Car le nucléaire est aussi un terrain de puissance. Les États-Unis, avec Westinghouse, et la Corée du Sud, avec KHNP, avancent vite sur les marchés européens. L’exemple tchèque est révélateur : Prague a sélectionné KHNP en 2024 pour deux réacteurs APR1000 à Dukovany, dans un contrat estimé à plus de 16 milliards d’euros. Westinghouse avait contesté la décision en invoquant notamment ses droits de propriété intellectuelle et les règles d’exportation liées à sa technologie. Ce n’est pas seulement une compétition commerciale : c’est une bataille de chaînes de valeur, de standards, de financements et de dépendances futures.

L’Europe ne peut pas dénoncer les prédations économiques tout en renonçant à ses propres instruments de puissance. Si elle laisse d’autres construire ses réacteurs, structurer ses contrats, contrôler ses technologies critiques et capter ses compétences, elle remplacera une dépendance fossile par une dépendance industrielle.

Le revirement belge doit donc être lu comme un signal politique : le temps de la repentance nucléaire est terminé. Pour la France, il rappelle que notre avance historique n’a de valeur que si elle est transformée en capacité de production, d’exportation et d’entraînement européen. Pour l’Europe, il rappelle qu’une souveraineté énergétique ne se décrète pas : elle se construit, réacteur après réacteur, filière après filière, décision après décision.