25 mai 2026 • L’Express • Analyse •
Après le Portugal, l’Irlande, la Grèce, l’Estonie et la Slovénie, Alban Magro poursuit son tour d’Europe des expériences et des bonnes pratiques en matière de politique économique. Cette fois, au risque de surprendre, c’est au tour de la Bulgarie et de sa flat tax dont l’exemple nous permet de nous demander si la complexité fiscale française n’est pas devenue, en elle-même, une forme d’impôt supplémentaire.
Il devient difficile de s’y retrouver dans le système fiscal français. Taux, seuils, niches, débats permanents sur de nouveaux impôts : l’ensemble forme un paysage si dense et incompréhensible que l’on n’en distingue plus les contours. Le paradoxe est connu : la France prélève beaucoup, mais ses finances publiques demeurent fragiles. Les prélèvements obligatoires se sont établis à 43,6 % du PIB en 2025 (contre 40 % pour la moyenne de l’UE) et, dans le même temps, le déficit public est resté à 5,1 % du PIB et la dette publique a atteint 115,6 % du PIB. Autrement dit, la machine fiscale française prélève massivement sans restaurer l’équilibre. Et, surtout, elle n’offre aux contribuables qu’un horizon opaque et incertain qui n’encourage qu’à la fuite.
Il devient alors utile, comme nous l’avions fait pour l’Estonie, de regarder ce que font certains pays européens que nous observons trop peu. La Bulgarie est de ceux-là. Elle n’est évidemment pas un modèle transposable tel quel : son niveau de développement, son modèle social et la qualité de certains services publics ne sont pas comparables à ceux de la France. Mais l’exemple oblige à se demander si la complexité fiscale française n’est pas devenue, en elle-même, une forme d’impôt supplémentaire.
La Bulgarie se caractérise par un choix radical : une fiscalité à taux unique. L’impôt sur les sociétés y est fixé à 10 %, tout comme l’impôt sur le revenu. La France, elle, applique un taux normal d’impôt sur les sociétés de 25 % et un impôt sur le revenu progressif dont la tranche maximale atteint 45 %. Imaginer une flat tax à la bulgare dans l’Hexagone paraît presque fictionnel. Pourtant, le sujet mérite mieux qu’un réflexe de rejet. Car la flat tax n’est pas seulement une question de taux mais, d’abord, une question de lisibilité, de stabilité et de confiance.
Son premier avantage est la prévisibilité comme outil pour empêcher l’évasion fiscale. Un taux unique, clair et durable, permet aux ménages, aux entrepreneurs et aux investisseurs de savoir à quoi s’en tenir. À l’inverse, l’incertitude fiscale française produit un bruit permanent. La simple discussion autour d’un nouvel impôt, comme la « taxe Zucman », suffit parfois à inquiéter des contribuables qui, parfois, ne seraient même pas directement concernés. En fiscalité, un petit remous au large peut créer un tsunami de fuite : déplacement de capitaux, report d’investissement, départs de contribuables mobiles, stratégies d’optimisation. La perte fiscale est ainsi estimée entre 80 et 100 milliards d’euros par an. Le problème n’est pas seulement le taux payé aujourd’hui, mais également la crainte de ce qui sera inventé demain.
Une flat tax à la française pourrait donc être pensée comme un pacte : un taux plus lisible, plus stable, potentiellement plus bas, en échange d’un contrôle beaucoup plus ferme de la fraude et d’une base fiscale mieux respectée. Ce serait un deal simple : l’État cesse de changer les règles tous les ans et les contribuables cessent de considérer l’évitement comme une stratégie de survie. La France n’a pas seulement besoin de recettes. Elle a besoin de consentement à l’impôt, et le consentement naît rarement dans le brouillard.
Le deuxième avantage serait l’attractivité comme outil pour attirer des capitaux étrangers. Les investisseurs ne regardent pas uniquement le niveau de fiscalité, mais aussi sa clarté et sa stabilité. La Bulgarie n’est pas devenue un aimant à capitaux par la seule magie de sa flat tax. Les flux d’IDE restent volatils et dépendants de nombreux facteurs. Mais l’ordre de grandeur est parlant : en 2024, les IDE entrants nets représentaient 3,12 % du PIB bulgare, contre 1,65 % du PIB français. Ce chiffre ne prouve pas tout : la Bulgarie bénéficie aussi de coûts plus faibles et reste pénalisée par la corruption ou la lenteur de certaines réformes. Mais il rappelle une évidence : la fiscalité est un signal. Quand le signal est simple et compétitif, il attire plus facilement l’activité.
Reste l’objection centrale : la France peut-elle se permettre un tel choc ? À court terme, probablement pas dans sa version bulgare. Une flat tax attractive suppose un taux bas. Or un taux bas réduirait les recettes si aucune réforme de baisse massive de dépense n’était engagée. La France finance un niveau de dépense publique considérable : 57,6 % du PIB en 2024, contre environ 39 % du PIB en Bulgarie. On ne peut donc pas importer la fiscalité bulgare sans regarder aussi le modèle de dépense qui la rend possible. Une flat tax n’est pas une baguette magique, mais la conséquence d’un État qui choisit de vivre avec moins de prélèvements et donc avec moins de dépenses.
La vraie leçon bulgare n’est donc pas de fixer demain matin tous les impôts français à 10 %. Ce serait irréaliste et socialement brutal. La leçon est ailleurs : un système fiscal doit être compréhensible, prévisible et favorable à l’investissement. Le système français, lui, accumule les couches jusqu’à devenir illisible.
En somme, il ne s’agit pas de choisir instantanément entre le modèle français et le modèle bulgare. Il s’agit de reconnaître que la France ne pourra pas indéfiniment demander davantage à ses contribuables tout en leur offrant moins de visibilité. Peut-être qu’une flat tax intégrale n’est pas possible aujourd’hui. Mais si notre fiscalité ne gagne pas rapidement en simplicité et en stabilité, alors plus les années passeront, plus le modèle bulgare nous apparaîtra non comme une provocation libérale, mais comme un paradis devenu inatteignable.
