Les frappes ukrainiennes dans la profondeur stratégique de la Russie · L’extension du domaine du conflit

Jean-Sylvestre Mongrenier, directeur de recherche à l’Institut Thomas More

 

31 mai 2026 • Desk Russie • Analyse •


La chose est désormais usuelle : des drones ukrainiens de longue portée frappent des terminaux pétro-gaziers et des raffineries sur les façades maritimes russes, en mer Baltique et en mer Noire, ou encore dans la région de l’Oural. Moscou est aussi à la portée des coups ukrainiens. L’Ukraine dispose donc d’une capacité de frappe dans la profondeur stratégique du territoire russe. Mieux, elle est devenue un acteur géostratégique de plein exercice, ce que l’Occident tarde à réaliser.


Assurément, les frappes en profondeur des dronistes ukrainiens ces dernières semaines modifient la donne stratégique : jusqu’à 1 500 voire 2 000 kilomètres de portée, dans le « grand arrière » des lignes russes, bien au-delà donc du « second échelon » (états-majors, artillerie, dépôts de munitions, stocks d’essence, etc.). Exceptionnellement touchée par des engins ukrainiens jusqu’alors, la capitale de la Russie n’est pas épargnée. De surcroît, il s’agit de frappes répétées, non pas d’un coup d’éclat, c’est-à-dire d’une performance militaire destinée à impressionner ou sauver la face.

La capacité à escalader

Qu’il semble loin le temps où les capitales occidentales s’interrogeaient sur la décision de livrer ou non des missiles de croisières franco-britanniques (Scalp/Storm Shadow) ou des Taurus allemands (jamais livrés in fine), dont la portée théorique plafonnait à 500 kilomètres (un peu moins pour les Scalp/Storm Shadow, un peu plus pour les Taurus). Ou encore les zones d’ombre sur les performances des Himars, certes efficaces mais volontairement « bridés » par les Américains afin de contrôler soigneusement l’ascension aux extrêmes.

La paix globale, laissait-on penser dans les capitales occidentales, exigeait qu’on laisse à Vladimir Poutine l’exclusivité de l’escalade ; cette vilénie était présentée comme relevant d’une haute stratégie censée offrir au maître du Kremlin une « porte de sortie ». Désormais, la Russie ne dispose plus d’un avantage unilatéral dans le domaine des frappes à longue portée : l’Ukraine mène avec régularité des actions militaires au-delà du champ de bataille et du théâtre des opérations. Les unités de drones déploient leurs effets aux niveaux tactique et opératif, mais aussi sur un plan stratégique, concourant plus directement à l’ « état final recherché » (les buts de guerre). C’est pourquoi Vladimir Poutine, en lançant un missile Orechnik à double capacité (classique et nucléaire), le 24 mai dernier, agite une fois de plus la menace nucléaire (voir aussi les exercices militaro-nucléaires organisés au Bélarus, du 19 au 21 mai).

Contrairement à ce qui était redouté, ces frappes ukrainiennes à longue distance, nouvelles quant à leur ampleur et à leur régularité, empêchent la Russie de pleinement bénéficier de la hausse des cours du pétrole provoquée par la guerre en Iran et le blocage du détroit d’Ormuz. Selon les estimations les plus courantes, environ deux cinquièmes des capacités d’exportation pétrogazières russes seraient neutralisés (ports et terminaux, raffineries), temporairement hors d’état de fonctionner. Bien sûr, il faudra réitérer ces frappes pour maintenir la pression sur le système énergétique russe.

De ce fait, la hausse des cours du baril de pétrole et l’allègement des sanctions américaines portant sur les cargaisons de la « flotte fantôme » russe sont compensés par la baisse des volumes russes livrés aux importateurs : les revenus du pétrole et du gaz ne permettront pas d’éviter la stagflation (le taux directeur de la banque centrale russe, plus de 14 %, donne idée du niveau réel de l’inflation), voire de la récession. Qui plus est, la population russe voit et subit désormais les effets de la guerre : images des dommages causés, montée du prix de l’essence, coupures d’Internet, célébration « au rabais » du 9 mai 1945, pression accrue sur les jeunes gens pour recruter des soldats (dans les universités notamment). À Moscou, il est à nouveau question d’une mobilisation de masse (The Moscow Times, 25 mai 2026).

Cela ne suffira pas à retourner l’opinion publique russe mais pourrait calmer les ardeurs et faire apparaître des fissures. « C’est déjà ça », comme dit la chanson. Souvenons-nous des mines faussement contrites de « crypto-russes » qui, dans les médias, au début 2025, nous annonçaient l’inévitable reddition de l’Ukraine. Pris en étau entre la pression militaire russe et la diplomatie coercitive de Donald Trump, Volodymyr Zelensky devait se résoudre à l’inéluctable et même chercher un point de chute ailleurs dans le monde, loin de l’ire poutinienne. « Nous vous l’avions bien dit », répétaient-ils. Un an et demi plus tard, l’Ukraine tient bon et ses armées reprennent l’initiative.

Faut-il parler d’un « tournant stratégique », voire d’un « renversement de la marée » ? (pour emprunter une expression de Churchill). Ne nous précipitons pas. Les offensives russes se perpétuent, Dmitri Peskov, porte-parole du Kremlin, persiste dans ses déclarations maximalistes, le régime vit par et pour la guerre. Sergueï Lavrov menace de détruire Kyïv. Si l’on replace ce conflit dans la conjoncture géopolitique planétaire et la corrélation mondiale des forces, les événements semblent aller dans le sens d’un resserrement des alliances entre la Chine populaire, l’Iran islamique et la Russie, tous confortés par le cours des choses dans l’idée que le déclin de l’Occident serait inéluctable, que leur heure aurait sonné ( « This is our time ! »).

Leçon de choses

De fait, l’impéritie de l’administration aux commandes à Washington, l’impasse stratégique dans le golfe Arabo-Persique (l’arrêt précoce des bombardements a brisé le momentum américain), le dégarnissement du front Asie-Pacifique, ou encore la crise transatlantique provoquée par Donald Trump et les doutes consécutifs sur l’avenir de l’OTAN sont autant de raisons d’espérer pour Moscou, Pékin, Téhéran et Pyongyang. D’une façon générale, l’ébranlement en profondeur des alliances des États-Unis dans le monde (leur avantage comparatif jusqu’alors) bénéficie au camp révisionniste. Ses dirigeants ne se trompent pas sur la polarité stratégique Orient/Occident. Ils cherchent à diviser l’Occident pour l’affaiblir plus encore, en jouant les États-Unis contre l’Europe ou inversement. La manœuvre est grossière mais efficace car on s’y prête volontiers en Europe comme en Amérique (les mœurs de la société du spectacle ne facilitent pas non plus la diplomatie transatlantique).

À l’évidence, il ne faut décidément pas réduire la situation stratégique d’ensemble à un affrontement russo-ukrainien, l’échelon géopolitique mondial devant être pleinement intégré. Dès avant la guerre en Ukraine, qui commence en 2014, Vladimir Poutine avait développé une « pensée-monde » sur l’avenir du système international et la corrélation des forces, qui n’est malheureusement pas remise en cause ; elle est même confortée. Dans cette vision du monde, la guerre en Ukraine n’est qu’un champ de bataille dans un conflit beaucoup plus large et multidimensionnel : une sorte de guerre hégémonique globale, soit un conflit mondial qui se déroulerait « par morceaux », sur plusieurs plans stratégiques et théâtres géopolitiques. Le golfe Arabo-Persique ainsi que Taïwan et la Méditerranée asiatique constituent d’autres lieux et espaces où la résolution américaine et l’unité occidentale sont mises à l’épreuve.

Enfin, souvenons-nous que l’historiographe-propagandiste Vladimir Medinski (l’épigone de Jdanov), lors d’une rencontre avec une délégation diplomatique ukrainienne, avait convoqué la mémoire de la Grande Guerre du Nord (1700-1721) : in fine, l’Empire russe avait vaincu la Suède et s’était emparé de la façade baltique. La mention de ce fait historique n’était pas forfanterie ou simple outil dans la guerre psychologique mais le sûr indicateur de la mentalité et de l’état d’esprit des hommes qui dirigent la Russie. Nous en revenons au fait que le régime russe est structuré et adapté dans la perspective d’une guerre permanente, le « bel aujourd’hui » du Kremlin et des siloviki.

Au vrai, il s’agit là d’une ancienne vérité en regard de la morphogenèse des États dans l’histoire moderne de l’Occident : « L’État fait la guerre et la guerre fait l’État » (Charles Tilly). Mais cette vérité est oubliée par la post-modernité occidentale dont les tenants prétendaient introduire l’humanité dans un monde post-politique, les uns par économisme, les autres par humanitarisme. Sur ce point, il n’est pas bon signe de voir resurgir le discours d’une « Europe rêvée » dont le moralisme, le juridisme et la prévisibilité seraient soit-disant autant d’atouts en regard de l’hubris américaine. Cette rhétorique usée n’aura jamais servi qu’à justifier le désarmement des pays européens et à sublimer leur impuissance collective. Faudrait-il persister dans cette direction ?

Aussi l’expression de « tournant stratégique » ne doit-elle pas laisser penser que l’Ukraine serait dans la dernière ligne droite, avec à l’horizon un cessez-le-feu à brève échéance. Il importe de faire sienne l’idée d’une longue guerre, dont les formes et l’intensité peuvent varier, mais qui exprime la réalité des relations entre la Russie et l’Occident, avec l’Europe instituée (l’Union européenne) aux premières loges. Selon la logique paradoxale de la stratégie, c’est en raisonnant de cette manière, et en envisageant les conséquences de cette prospective (budgets militaires, coopérations militaro-industrielles, européanisation de l’OTAN, intégration de l’Ukraine à la défense de l’Europe, etc.) que l’on peut espérer voir la fin de cette guerre et la conclusion d’une paix favorable à l’Ukraine, à l’Europe et à l’Occident global. Une telle perspective requiert une haute conscience du « moment épochal » que nous vivons.

En guise de conclusion

Pour en revenir aux frappes stratégiques ukrainiennes, il appert que l’Ukraine n’est décidément pas une sorte de force par procuration de l’OTAN (leitmotiv de la propagande russe), mais un acteur géostratégique de plein exercice, capable de mener sa propre guerre (le gouvernement ukrainien n’est plus « bridé ») et d’user de sa force militaire pour élargir son front diplomatique, dans le golfe Arabo-Persique, au Caucase, en Asie centrale demain peut-être. Les dépendances à l’égard des États-Unis sont beaucoup moins importantes qu’il y a encore une année et l’Ukraine pourrait, si besoin est, étendre le domaine du conflit, ouvert ou couvert.

C’est là une leçon de choses sur l’action politico-stratégique qui vaut bien des discours empreints de constructivisme quant à l’ « autonomie stratégique » européenne (la méthode plutôt que le discours de la méthode). L’Ukraine se métamorphose et ceux qui prétendaient lui dicter les termes d’une future paix en sont pour leurs frais. Le réalisme de boutiquier des « conseilleurs » aura réduit leur pouvoir effectif de commandement et d’influence sur le cours de la guerre. De part et d’autre de l’Atlantique Nord, il doit être compris qu’il n’y aura pas de redistribution des responsabilités et de partage du fardeau sans participation active de l’Ukraine, première ligne de défense de l’Occident face à la Grande Eurasie sino-russe.