25 juin 2026 • Le JDD • Analyse •
La désindustrialisation est devenue un fait massif, plus marqué chez nous que chez certains de nos voisins européens. Si la Chine et la mondialisation pèsent lourd, elles n’expliquent pas tout : c’est surtout dans ses propres renoncements que la France trouve les causes de son recul productif, analyse Alban Magro, qui vient de publier le rapport Réindustrialiser la France : cinq leçons européennes, analyse comparative de la politique industrielle en Allemagne, en Italie, en Pologne, en Suède et en Suisse.
La désindustrialisation française n’est plus une inquiétude abstraite et discutable. C’est un fait massif : la part de l’industrie manufacturière dans notre PIB est tombée autour de 9,6 %, quand elle avoisine encore 18 % en Allemagne, 15 % en Italie et 13 % en Suède. Le problème n’est donc pas seulement que le monde a changé. Le problème est que d’autres pays européens, exposés aux mêmes chocs, ont mieux résisté. Il faut le dire clairement : notre déclin industriel n’est pas une fatalité. C’est avant tout une responsabilité française.
Bien sûr, ceux qui dénoncent les facteurs exogènes, tels que la stratégie chinoise, ont raison. Pékin ne joue pas seulement au commerce : il mène une politique de puissance. Subventions massives, contrôle des chaînes de valeur, surcapacités organisées, prix artificiellement bas : des panneaux solaires aux batteries, la Chine utilise son appareil productif comme une arme économique. Lorsque des produits sur-subventionnés arrivent en Europe à des prix que nos entreprises ne peuvent suivre, ce n’est pas de la concurrence loyale. C’est une guerre industrielle menée par d’autres moyens.
Ceux qui pointent la concurrence intra-européenne n’ont pas tort non plus. Dans le marché unique, les usines se comparent, les coûts s’arbitrent et les investissements se déplacent. Lorsqu’un groupe choisit l’Espagne, la Roumanie ou la Pologne plutôt qu’un site français, ce n’est pas par désamour du drapeau. C’est souvent parce que notre environnement productif est plus lourd, plus cher, plus lent, plus incertain.
Mais ces explications ne doivent plus servir de refuge. Nos voisins, tels que l’Allemagne, l’Italie, ou la Suède, vivent dans le même marché européen, subissent la même pression chinoise, les mêmes normes, les mêmes ruptures technologiques. Pourtant, elles ont mieux préservé leur base productive. Pourquoi ? Parce qu’elles ont davantage pris au sérieux les conditions concrètes de la production : fiscalité, ETI, innovation, compétences, stabilité réglementaire.
La première faiblesse française est fiscale. On ne réindustrialise pas un pays en pénalisant l’acte même de produire. Or c’est ce que la France a fait avec, parmi les nombreux exemples, les impôts de production. Ces impôts qui frappent l’entreprise avant même qu’elle ne réalise un bénéfice : parce qu’elle possède des machines, occupe du foncier, emploie, investit. Même après les baisses engagées depuis 2021, le handicap demeure : dans l’industrie, ces impôts représentaient encore environ 3,6 points de valeur ajoutée en France, contre 0,4 en Allemagne comme dans la moyenne de la zone euro. Reconstruire notre industrie avec un tel boulet au pied relève moins de la stratégie que de l’aveuglement.
La deuxième faiblesse tient à notre tissu d’entreprises. La France manque d’ETI industrielles, ces entreprises de 250 à 4 999 salariés qui forment la colonne vertébrale d’une économie productive. Elles ont la taille suffisante pour exporter, investir et former, tout en restant enracinées dans les territoires. C’est la force du Mittelstand allemand. Là encore, la comparaison est brutale : la France compte environ 19 ETI industrielles par million d’habitants, contre 52 en Allemagne. Derrière cet écart, il y a moins un débat technique qu’un échec stratégique : trop peu d’entreprises capables de grandir sans se déraciner.
La troisième faiblesse est technologique. Une industrie qui robotise trop peu, investit trop peu en R&D et tarde à moderniser ses procédés finit par perdre en productivité, puis en compétitivité, puis en souveraineté. La France reste autour de 180 robots pour 10 000 salariés industriels, quand l’Allemagne dépasse 400, la Suède 350 et l’Italie 220. Notre effort de R&D, proche de 2,2 % du PIB, reste inférieur à celui de l’Allemagne, autour de 3,1 %, et de la Suède, au-delà de 3,4 %. Et pour notre industrie, le retard s’accumule, puis se paie.
À ces faiblesses s’ajoutent bureaucratie, instabilité normative, délais d’autorisation, coût du foncier productif, faiblesse de l’apprentissage industriel ou difficultés de transmission. Ensemble, elles disent une chose simple : la désindustrialisation française n’est pas seulement le résultat de la Chine, de Bruxelles ou de la mondialisation. Elle est surtout le produit de nos renoncements.
La France aime parler d’industrie. Elle aime les plans, les slogans, les annonces et les grands discours. Mais on ne réindustrialise pas avec des mots. L’industrie revient lorsque produire devient plus simple, moins pénalisé, mieux financé, mieux formé.
Nos voisins nous donnent une leçon désagréable, mais utile : il est possible de rester industrialisé dans le monde tel qu’il est. La première étape n’est pas de trouver un coupable. Elle est d’accepter que, pour redevenir une puissance productive, la France doit corriger ce qui l’empêche encore de produire.