Le protectorat sans nom · Héritage de l’accord Sykes-Picot et souverainetés conditionnelles au Moyen-Orient

Loys de Pampelonne est chercheur associé à l’Institut Thomas More

Juillet 2026 • Note 82 •


Souverainetés conditionnelles et « protectorat sans nom » au Moyen-Orient

Le Moyen-Orient contemporain est structuré par un système de souverainetés conditionnelles, dont l’accord Sykes-Picot a posé la matrice politique en 1916 et qui s’est aujourd’hui horizontalisé entre puissances régionales et globales. Cette note en identifie le principe organisateur : un « protectorat sans nom » que les États modernes reconduisent sans le nommer. Et elle en tire les conséquences opérationnelles pour la France, à partir de quatre terrains : le Liban, l’Irak, les monarchies du Golfe et la Syrie.

L’accord Sykes-Picot n’est pas un héritage cartographique mais une technologie politique de gouvernement indirect

Celle-ci est fondée sur trois principes : fragmentation des centres de décision, intégration de la dépendance dans les appareils étatiques, entretien de l’ambiguïté souveraine, dont aucun n’a disparu avec la décolonisation. Les frontières post-ottomanes ont plutôt bien résisté à un siècle de chocs, non parce qu’elles sont légitimes mais parce qu’elles sont fonctionnellement utiles au système de contrôle indirect qui les a produites et qui en a besoin comme cadre formel. Le concept de « protectorat sans nom » désigne une configuration dans laquelle des États conservent leur souveraineté juridique formelle tout en voyant leurs fonctions régaliennes essentielles (sécurité, énergie, finance, infrastructures critiques) structurellement conditionnées par des acteurs extérieurs.

Illustrations contemporaines

Les révélations de mai 2026 sur les bases militaires israéliennes clandestines en Irak constituent une illustration de ce système : un État souverain dont le territoire est utilisé à son insu par une puissance tierce, avec la connaissance de son tuteur américain. Le système de souverainetés conditionnelles s’est horizontalisé : l’Iran, la Turquie, l’Arabie saoudite et Israël reproduisent désormais dans leurs sphères d’influence les mécanismes que les puissances mandataires avaient mis en place à leur égard. L’accord américano-iranien du 15 juin 2026, qui devait mettre fin à près de quatre mois de guerre et dont le cessez-le-feu « sur tous les fronts, y compris au Liban » a été négocié sans consultation de Beyrouth, en offre la confirmation la plus récente : la désescalade ne restaure pas la souveraineté, elle redistribue les tutelles.

Enjeux pour la France

L’échec répété des programmes occidentaux de reconstruction institutionnelle (60,4 milliards de dollars en Irak, 4,2 milliards d’engagements au Liban) n’est pas financier mais analytique : ils diagnostiquent des États fragiles là où opèrent des dépendances structurelles délibérément entretenues. Pour la France, le retrait programmé de la FINUL – dont la résolution 2790 (août 2025) a fixé l’ultime reconduction jusqu’au 31 décembre 2026, suivie d’un retrait échelonné sur 2027 – et la définition du dispositif de suivi de la résolution 1701 appelé à lui succéder constituent le premier test de cohérence d’une doctrine régionale explicite : substituer à une présence concentrée sur l’humanitaire un engagement doté d’objectifs clairs de vérification de la résolution 1701, d’interposition active et de protection des populations civiles.

Trois dynamiques convergentes

La recomposition en cours ouvre trois dynamiques convergentes sur la prochaine décennie : l’ambiguïté croissante de la garantie sécuritaire américaine, l’insertion chinoise dans les infrastructures critiques régionales et la mutation du rôle des minorités chrétiennes du Levant comme sismographes des équilibres de souveraineté réelle.

Téléchargez la note

L’auteur

Loys de Pampelonne est chercheur associé à l’Institut Thomas More. De nationalité française, il conjugue une double formation d’ingénieur et de Sciences Po et une vingtaine d’années d’expérience au croisement de l’administration publique, du secteur privé, du monde associatif et de l’action humanitaire. Il a réalisé une partie de son parcours sur le terrain, notamment en Afrique et au Moyen-Orient, où il a forgé une expertise des sociétés du Levant et de leurs équilibres confessionnels. Passé par l’Œuvre d’Orient et l’Ordre de Malte, il est spécialiste des minorités du Proche-Orient. Ancien auditeur jeune à l’Institut des Hautes Études de la Défense Nationale (IHEDN), auditeur civil de l’École de Guerre Terre (2018-2019) et de l’École de Guerre (2023-2024), vice-président de l’association des Anciens de l’École de Guerre-Terre, il travaille également sur les enjeux de défense. Il a rejoint l’équipe de recherche de l’Institut Thomas More en 2026