Moyen-Orient · Il ne faut pas confondre la frontière et la souveraineté

Loÿs de Pampelonne, chercheur associé à l’Institut Thomas More

22 juillet 2026 • La Croix • Analyse •


En se rendant en Syrie, les 6 et 7 juillet 2026, Emmanuel Macron a voulu saluer le nouveau pouvoir de Damas et sa légitimité. Mais selon Loÿs de Pampelonne, qui vient de publier la note Le protectorat sans nom : héritage de l’accord Sykes-Picot et souverainetés conditionnelles au Moyen-Orient, ce pays reste soumis à une pluralité d’influences qui compromettent son retour à une véritable autonomie.


Le 16 mai 1916, Sir Mark Sykes et François Georges-Picot scellaient le partage anticipé des provinces arabes de l’Empire ottoman entre Londres et Paris. On a longtemps réduit cet accord à un tracé de frontières arbitraire, dessiné à la règle sur une carte que ses auteurs connaissaient mal.

C’est se tromper d’objet car ce que Sykes-Picot a institué, et qui lui a survécu, c’est une méthode : organiser un espace selon des zones d’influence extérieures, fragmenter les centres de décision locaux pour empêcher toute consolidation autonome, et encadrer la souveraineté des futurs États par des dépendances structurelles (économiques, sécuritaires, financières).

Protectorat sans nom

Depuis le printemps arabe et la chute du « califat » de Mossoul en 2014, un diagnostic s’est imposé : Sykes-Picot serait mort, emporté par l’effondrement des États. Or les frontières héritées de 1920 ont, contre toute attente, traversé un siècle de guerres, d’occupations et d’insurrections sans se rompre. Le Liban conserve ses frontières malgré quinze ans de guerre civile, l’Irak, malgré trois guerres et une occupation et la Syrie, malgré treize ans de conflit, reste un État unitaire aux yeux du droit international.

Cette résistance signale que ces tracés demeurent utiles au système qui les a produits, comme cadre formel à l’intérieur duquel peut s’exercer, sans administration directe, un contrôle extérieur sur les fonctions les plus régaliennes. C’est là, précisément, la thèse que je défends dans une note publiée par l’Institut Thomas More : il ne faut pas confondre la frontière, tracé cartographique, et la souveraineté, capacité d’action autonome. Le concept qui en rend compte, je le nomme « protectorat sans nom ».

À la différence du mandat de 1920, adossé à un cadre juridique international explicite et donc contestable comme tel, le protectorat contemporain tire sa force de son absence de nom : aucune violation de traité n’y est identifiable, aucune responsabilité n’y est assignable, aucune sanction n’y est activable. Un protectorat qui se nomme s’expose au droit international, un protectorat qui ne se nomme pas devient juridiquement indéfendable pour ses bénéficiaires eux-mêmes et, par-là, presque inattaquable pour ceux qu’il vise.

Des tuteurs concurrents

Le Liban en a offert, ces derniers jours, une illustration : le 5 juillet, Benyamin Netanyahou affirmait sur Fox News que des villages chrétiens du Liban-Sud avaient « demandé à être annexés » à Israël pour échapper au Hezbollah. Quinze de ces localités, ainsi que le maire de Rmeish et l’Œuvre d’Orient sur place, ont aussitôt démenti. Peu importe, au fond, l’exactitude du propos : ce qui compte, c’est sa structure.

Se poser en protecteur d’une population qu’on ne consulte pas vraiment, c’est un protectorat sans nom, une tutelle qui s’exerce par le langage de la protection avant de s’exercer par la force, et qui n’a besoin, pour advenir, ni d’un traité, ni d’un mandat, ni même d’une réponse.

Ce qui a changé, en un siècle, c’est le nombre des tuteurs. Le mandat franco-britannique était bilatéral, la Syrie de 2026 voit se superposer, sur le même territoire, l’influence turque, israélienne, russe, iranienne et celle des monarchies du Golfe. Cette pluralisation ne libère pas les acteurs locaux : elle les condamne à arbitrer en permanence entre tuteurs concurrents, comme le gouvernement irakien, contraint d’apprendre en mai que son propre territoire avait servi de base à des frappes israéliennes à son insu, et que son allié américain le savait.

Restaurer une capacité d’action autonome

Elle se lit aussi, plus discrètement, dans le sort des minorités chrétiennes du Levant, dont la présence ou l’exode continue de mesurer, mieux qu’aucune statistique institutionnelle, la solidité réelle de ces équilibres de protection.

Pour la France, ancienne puissance mandataire sur la Syrie et le Liban, cette lucidité n’est pas un exercice académique : elle engage sa politique. Le retrait programmé de la force intérimaire des Nations unies au Liban (Finul) d’ici 2027 en sera le premier test. Substituer à une présence symbolique un engagement aux objectifs clairs suppose de cesser de raisonner en termes de reconstruction institutionnelle d’États fragiles, pour identifier les secteurs précis – sécurité des frontières, résilience énergétique, protection des infrastructures critiques – où une capacité d’action autonome peut effectivement être restaurée.

Cent dix ans après Sykes-Picot, le défi n’est pas de déplorer un héritage qu’il serait vain de vouloir effacer. C’est de nommer avec exactitude les mécanismes par lesquels il continue de structurer le présent, pour que la souveraineté que la France est allée saluer à Damas cesse d’être une formule, et devienne, patiemment, un fait.