20 septembre 2026 • Desk Russie • Analyse •
En visite à Moscou puis à Kyïv, les 5 et 6 septembre derniers, Steve Witkoff et Jared Kushner semblent avoir privilégié la négociation d’une trêve énergétique, espérant ainsi contribuer à la victoire du trumpisme lors des prochaines élections législatives américaines (les Midterms du 3 novembre 2026). Sur le théâtre ukrainien, les bombardements montent en puissance et la logique guerrière s’étend au reste de l’Europe. Hier encore rassurant, le concept de « guerre hybride » sonne creux, d’autant plus que la stratégie périphérique russe au Moyen-Orient place l’Europe sur la défensive.
S’il induit des gains symboliques pour l’Ukraine, le voyage à Kyïv des deux spécialistes de la géopolitique des clubs-houses et la perspective de nouveaux pourparlers diplomatiques ne sauraient occulter le fait que la guerre monte encore en intensité et qu’elle s’étend progressivement au reste de l’Europe. À l’examen des faits, le syntagme de « guerre hybride » semble désormais avoir pour fonction (latente) de cacher la gravité de la situation. Qui plus est, la Russie conduit, avec le concours de ses alliés de l’« Axe de la résistance », une grande stratégie périphérique qui menace l’autonomie énergétique et l’indépendance de l’Europe, appréhendée comme un corps de nations libres et souveraines réunies au sein d’un Commonwealth géopolitique occidental qui vacille sur ses bases.
Sur la guerre hybride
Approximativement synonyme de guerre asymétrique, le syntagme de « guerre hybride » fait florès après le rattachement manu militari de la Crimée à la Russie et le déclenchement d’un conflit armé au Donbass (2014). Dans ces deux territoires qui relèvent de la souveraineté ukrainienne, des forces russes et des moyens de combat sans signes d’identification ont été déployés et présentés comme l’émanation d’une révolte populaire spontanée contre le « fascisme » et les « nazis » (des accusations sans cesse martelées depuis). Peu ou prou, l’expression désigne ce que l’on appelait une « guerre couverte », c’est-à-dire un engagement guerrier non assumé qui recourt à des forces auxiliaires (des « proxies » dans le vocabulaire contemporain) ainsi qu’à des unités anonymisées. Ce type de guerre combine missions de combat, opérations de déstabilisation et mesures d’intimidation, comme le regroupement de forces et la menace voilée d’une intervention massive. Menée à bas bruit dans sa version minimale, cette « guerre fantôme » s’accompagne de campagnes de désinformation, ce que les stratèges russes nomment « guerre de l’information ». Antan, on parlait de propagande et de guerre psychologique. L’objectif poursuivi dans ce type de guerre est d’enregistrer des gains tactiques, voire stratégiques, tout en restant en-dessous du seuil de déclenchement d’une forte riposte internationale (l’invocation de l’article 5 du traité fondateur de l’OTAN par exemple), cela en brouillant la frontière entre guerre et paix. Les modalités de la guerre hybride autorisent le « déni plausible » (ce qui peut aussi arranger la victime).
Le lancement de l’« opération militaire spéciale » russe, le 24 février 2022, transforme la guerre d’Ukraine en un conflit interétatique de haute intensité (en somme, une « vraie » guerre), mais sans faire disparaître la « guerre hybride ». Autrefois affaire de spécialistes, d’initiés et d’amateurs éclairés, le syntagme est désormais omniprésent. Outre les opérations de désinformation et de déstabilisation des échéances électorales en Moldavie et en Roumanie, dans les années qui suivent immédiatement l’offensive russe, le Kremlin conduit résolument cette guerre sur le théâtre Baltique, en mer (sabotages ou menaces sur des plateformes énergétiques, éoliennes ou autres), au fond des abysses (réseaux de gazoducs et de câbles sous-marins) et dans l’espace aérien (menaces sur l’espace aérien des riverains, opérations de renseignement aérien, brouillage du GPS). L’OTAN et ses États membres sont mis au défi d’un type de conflit pour lequel l’organisation atlantique n’a pas été pensée et conçue. Plus exactement, de nombreux dirigeants occidentaux semblent avoir oublié les réalités multiformes de la guerre froide – une « guerre de Cinquante Ans » déjà multidimensionnelle – et ses à-côtés : guerre de l’ombre et espionnage, coups tordus, sabotages et manipulation de groupes comme la bande à Baader.
Contrairement à certaines attentes exagérément optimistes, générées par le succès des frappes ukrainiennes dans la « très grande profondeur » du champ de bataille (des frappes à caractère stratégique), le maître du Kremlin n’est pas prêt à réviser le calcul coûts/bénéfices de son « opération spéciale ». Se laissant porter par la logique pure de la guerre, appréhendée selon son pur concept (voir l’« ascension aux extrêmes » de Clausewitz), il a décidé d’amplifier plus encore l’action militaire russe sur le théâtre ukrainien. Ce que la Russie ne peut conquérir d’Ukraine, fait-il marteler, elle le détruira méthodiquement, selon la logique de la terre brûlée héritée des tactiques guerrières mongoles. De fait, les bombardements russes visent toujours plus systématiquement les villes, dont le centre et les quartiers résidentiels de la capitale, les infrastructures civiles (ports, énergie, transports, ponts, etc.), les trains qui circulent et assurent l’unité du territoire ukrainien, demain peut-être les bâtiments gouvernementaux. Le 4 septembre dernier, un drone à réaction russe frappait le siège des services de sécurité ukrainiens (le SBU), au cœur du quartier réputé sûr de Sainte-Sophie. À plusieurs reprises, l’avion présidentiel aurait été aussi menacé par des engins russes. On ne doute guère que le Kremlin soit tenté par une stratégie de décapitation du pouvoir ukrainien, sur fond de guerre totale.
L’escalade en Europe
Dernièrement, une intervention télévisée de Sergueï Lavrov, à l’occasion du sommet des BRICS+ (New-Delhi, 12-13 septembre), nous remémorait le fait que la Russie maintient ses revendications territoriales sur Odessa, quotidiennement bombardé, et ce que Moscou nomme la « Nouvelle Russie » (le Sud de l’Ukraine, ouvert sur la mer noire), très au-delà du Donbass donc. L’objectif est de conquérir un territoire continu qui inclurait la Moldavie, jusqu’à la frontière avec la Roumanie qui, depuis le port d’Odessa, subirait la reconstitution d’une menace militaire russe sur son sol, ses eaux et ses ressources gazières. Dans ce schéma géopolitique, l’Ukraine deviendrait un « Etat croupion », dévasté et géographiquement enclavé, sans liberté d’action et souveraineté effective : une zone tampon que le Kremlin chercherait à fragmenter politiquement et territorialement. Alors, la Russie-Eurasie pourrait projeter son ombre et sa puissance sur l’Europe, transformée en un « petit cap » de l’Asie. Dans la tête de Vladimir Poutine, la satellisation de notre continent modifierait la balance des forces au sein d’une « Grande Eurasie » sino-russe, plus équilibrée, et ferait basculer les rapports de puissance mondiaux au détriment de l’Occident, désuni et éclaté. Chassés de l’Ancien Monde, les États-Unis d’Amérique seraient rejetés dans la Wilderness. Le cauchemar du stratège et géographe Halford MacKinder deviendrait réalité.
Alors que les capitales occidentales dénoncent verbalement l’ascension aux extrêmes sur le théâtre ukrainien, une « escalade horizontale » menace le reste de l’Europe, un certain temps placée à l’abri du rempart ukrainien. En vérité, nous sommes au-delà des formes prises par la guerre dite « hybride » dans les premières années qui suivirent l’offensive russe du 24 février 2022. Les bombardiers russes intensifient leurs manœuvres menaçantes aux approches de l’espace aérien des États membres de l’OTAN, des engins (drones ou missiles) survolent le territoire de ces derniers et, de plus en plus fréquemment, s’écrasent au sol ou sur des immeubles. L’offensive russe est « multidomaine », comme disent les militaires. Des bâtiments de guerre russes illuminent des cibles en Baltique ou tirent des coups de semonce dans la Manche, les plateformes gazières roumaines en mer Noire sont visées, et les sabotages se multiplient dans toute l’Europe (rails, infrastructures dites « critiques », usines d’armement, etc.). Bien sûr, le cyberespace n’est pas épargné. L’envergure des méfaits russes déborde largement les contours de l’Europe médiane (entre la Baltique, la mer Noire et l’Adriatique), pour s’étendre à l’Ouest européen (Royaume-Uni, France, Allemagne, Pays-Bas, Italie). En juin dernier, une attaque de drones contre l’aéroport de Leipzig a échoué de peu, sans que ce terrorisme d’État ne provoque de réaction adéquate.
Il ne s’agit plus d’une guerre hybride dans laquelle les services et les agents russes chercheraient à effacer leurs traces (le « déni plausible ») mais d’une forme de guerre ouverte, certes de basse intensité mais jusqu’à quand ? Face à ces « opérations spéciales » menées contre l’Europe, d’aucuns parlent encore de simples « tests », ce qui est une manière de se rassurer. Il faut bien constater que les réponses ne sont pas à la hauteur des menaces, les gouvernements européens redoutant que l’administration Trump ne les soutienne pas résolument dans une confrontation assumée avec la Russie. Et il est vrai que les liens financiers de type mafieux que le clan Trump entretient avec des oligarques russes, plus généralement le mélange des genres entre politique étrangère et enrichissement personnel éhonté (une ploutocratie internationalisée), mettent en péril les solidarités stratégiques censées assurer la cohésion géopolitique de l’« Occident global ». Oui, la « dissuasion avancée » voulue par la France prend forme mais la perspective est encore éloignée, quand la menace est immédiate et s’étend en Europe. Il en va de même des efforts de réarmement conventionnels qui porteront leurs fruits dans le temps. Mais pourquoi donc la Russie nous laisserait-elle préparer les batailles de l’avenir ? Les paroles et les actes du Kremlin nous le signifient clairement. Soucieux de mettre les points sur les i, Sergueï Lavrov expose publiquement la probable perspective d’une « guerre courte » – comprenons hyper-intense et décisive, voire nucléaire –, contre l’Europe entière. Au plus haut de la guerre froide, on ne se souvient pas de telles menaces, ouvertes et assumées de manière jubilatoire.
L’Occident désorienté ?
Il faut élargir la focale et prendre en compte la convergence des guerres en Europe et au Moyen-Orient, demain peut-être en Asie de l’Est et dans le Pacifique occidental. Si la « Russie-Eurasie » de Vladimir Poutine, sur le théâtre extrême-oriental, a principalement pour fonction de soutenir les positions diplomatiques chinoises à l’encontre de Taïwan et des États de la « première chaîne d’îles » (Japon, Corée du Sud, Philippines), alliés aux États-Unis, son action s’avère plus forte et conséquente au Moyen-Orient et dans le golfe Arabo-Persique. En alliance avec l’Iran islamique et l’« axe de la résistance », partiellement affaibli au Liban (le Hezbollah demeure et il reconstitue ses forces) mais conforté au Yémen (les Houthistes sont à l’offensive), le Kremlin y conduit une stratégie périphérique qui, au-delà des positions convoitées dans ce carrefour mondial, entre Orient et Occident, vise l’encerclement et la subversion de l’Europe. Nous n’insisterons pas une nouvelle fois sur l’aide multiforme apportée à l’Iran islamique (transferts technologiques, imagerie spatiale, ciblages des bases américaines dans la région et des sites énergétiques saoudiens ou autres), trop longtemps relativisée par certains experts occidentaux : les faits sont là et l’information se précise au fil des semaines. Nonobstant le déni de Donald Trump, l’appui de son « ami Poutine » aux Gardiens de la Révolution a mis en échec sa « petite expédition » contre l’Iran (« Small Potatoes », explique-t-il aujourd’hui).
L’irrésolution de Donald Trump et la guerre en courant alternatif qu’il mène contre le régime iranien ont brisé le momentum de l’opération et ouvert aux Gardiens de la Révolution la possibilité de bloquer la circulation des flux dans le détroit d’Ormuz. Certes, l’essentiel du pétrole et du gaz du golfe Arabo-Persique est destiné à l’Asie du Sud et de l’Est mais le marché est mondial et les répercussions énergétiques de ce fiasco (la hausse des cours) touche les États-Unis, plus encore l’Europe qui importe la quasi-totalité des hydrocarbures qu’elle consomme. Incidemment, il apparaît que la mission conduite par Steve Witkoff et Jared Kushner, de Moscou à Kyïv, avait pour objectif premier la négociation d’une incertaine trêve énergétique entre Russes et Ukrainiens (l’arrêt temporaire des frappes sur les sites énergétiques et les raffineries). Au blocage du détroit d’Ormuz s’ajoute désormais la prise de contrôle du détroit de Bab-el-Mandeb par les Houthistes, tout à la fois alliés et clients de l’Iran, une puissante faction chiite du Yémen (les Zaïdites) qui se révèlent comme un acteur clef de l’« axe de la résistance ». Il était de rigueur d’affirmer que ces gens ne pesaient pas grand-chose et qu’ils agissaient indépendamment de Téhéran : des « va-nu-pieds allumés, armés de pétoires », nous expliquait-on. L’examen des faits montre une nouvelle fois leur force, l’importance du soutien de Téhéran (encadrement et équipements) et celui de Moscou (capacités de ciblage).
Il appert donc que la route de Suez et le transit en mer Rouge dépendent des objectifs, humeurs et passions des Houthistes, dûment cornaqués par les Gardiens de la Révolution, avec le Kremlin en toile de fond. Les optimistes de commande expliqueront que cette dynamique contrarie les « intérêts » de la Chine communiste, un froncement de sourcil de Xi Jinping devant détendre la situation sur ce que l’on nommait antan la route des Indes. Mais n’avons-nous pas déjà entendu ce refrain à propos du blocage du détroit d’Ormuz, de l’action subversive de l’Iran islamique au Moyen-Orient ou encore de la guerre d’agression conduite par la Russie en Ukraine ? À Pékin, on sait opérer les distinctions nécessaires entre la « contradiction fondamentale » et les « contradictions secondaires » (voire les ABC du sino-marxisme) : le grand dessein du néo-maoïste Xi Jinping est de ravir aux États-Unis le rang et les avantages de l’hyperpuissance, et de ruiner l’Occident honni. Cela vaut bien quelques désagréments, d’autant plus qu’il sera aisé de s’entendre avec les Gardiens de la Révolution et les Houthistes. Enfin, la Chine communiste peut compter sur le « grand arrière » énergétique et stratégique que constitue la Russie-Eurasie avec laquelle elle développe par ailleurs une « route polaire de la Soie » qui, en cas d’urgence stratégique, compenserait partiellement la coupure de la route de Suez.
En guise de conclusion
Bref, quand l’Ukraine est engagée dans une guerre totale, le reste de l’Europe glisse dans une forme de guerre conduite avec détermination par le Béhémoth russo-asiatique. Cette guerre contre l’Europe s’inscrit dans une grande stratégie d’envergure qui comprend un volet moyen-oriental : une « stratégie oblique » dans le langage soviétique, c’est-à-dire périphérique, qui consiste à exploiter un deuxième front contre l’Europe, frappée de plein fouet par les conséquences logistiques, énergétiques et marchandes de l’obstruction de deux goulets d’étranglement de la circulation mondiale (les détroits d’Ormuz et de Bab-el-Mandeb). D’une certaine manière, nous voyons se réaliser le scénario du pire, lorsque la révolution islamique chiite avait renversé le régime impérial iranien (février 1979), révolution suivie quelques mois plus tard par l’entrée des troupes soviétiques en Afghanistan (décembre 1979). Les stratèges américains et leurs homologues de l’OTAN redoutaient la coupure de la « veine jugulaire de l’Occident », c’est-à-dire des routes du pétrole au départ du golfe Arabo-Persique. C’est dans ce contexte que les États-Unis avaient adopté la « doctrine Carter », celle-ci plaçant la région dans la sphère de leurs intérêts stratégiques ; une Force de déploiement rapide était mise sur pied afin de pouvoir mener une opération de libération des voies de passage. Nonobstant le fait que la flotte américaine croise aujourd’hui dans la région, le refus de mener de vive force une telle opération dans le détroit d’Ormuz, avec en sus l’attentisme de Donald Trump quant à la situation qui s’installe en mer Rouge et dans le détroit de Bab-el-Mandeb, vide de substance la politique des États-Unis au Moyen-Orient. Ainsi est-il particulièrement cruel de relire les passages de la « Stratégie de sécurité nationale 2025 » qui portent sur la région.
Résumons le propos. Les frontières de l’Europe et son territoire sont attaqués, sans réaction forte et convaincante, et les routes les plus courtes qui relient la partie occidentale de la masse terrestre euro-asiatique au Moyen-Orient et à l’Indo-Pacifique sont coupées. Toutes choses égales par ailleurs, le Vieux Continent pourrait se retrouver dans la situation qui était la sienne à l’ère pré-colombienne, avant les Grandes Découvertes, et devenir la victime expiatoire du déchaînement de forces déclenchées dans les profondeurs de l’Afro-Eurasie. Plus encore si cette Europe ne peut compter sur son « grand arrière » (l’Amérique du Nord et le monde atlantique). À l’évidence, il importe de se montrer beaucoup plus uni et déterminé face à la Russie, en Europe même – saisie des avoirs russes, ripostes de même niveau que les initiatives russes, protection de l’espace aérien au-delà des frontières orientales de l’OTAN – mais aussi en mer Rouge et aux approches du détroit de Bab-el-Mandeb. Quid de l’opération européenne Aspides (EUNAVFOR Aspides), menée parallèlement à l’opération anglo-américaine Gardien de la prospérité pour contrer les Houthistes ? Ne serait-il pas urgent de la faire monter en puissance ? Les frontières se défendent aussi à l’avant, au loin des parapets de la vieille Europe. Enfin, il importe de pleinement comprendre la situation géopolitique contemporaine pour en tirer toutes les leçons et explorer les voies de la puissance, sans laquelle rien n’est possible.
