Octobre 2026 • Note 84 •
Que disent les purges du système politique chinois ?
Avons-nous vraiment pris la mesure de ce qui s’est joué sous nos yeux entre l’automne 2025 et l’hiver 2026, avec l’éviction successive de onze hauts responsables militaires, dont plusieurs membres ou anciens membres de la Commission militaire centrale ? Afin de bien comprendre d’où viennent ces « purges » et à quoi elles servent, il faut remonter un peu dans le temps. On comprendra mieux que derrière ces campagnes anticorruption incessantes, sans équivalent à cette échelle, apparaît une entreprise permanente de conquête et de conservation du pouvoir, que la seule question de la succession de Xi Jinping ne suffit pas à expliquer. Ces « chutes » ne concernent pas seulement l’armée : elles touchent aussi la hiérarchie civile. Mais, pour suivre concrètement la mécanique de ces purges, nous prendrons comme fil rouge l’éviction, en janvier dernier, des deux derniers généraux siégeant encore à la Commission militaire centrale, Zhang Youxia et Liu Zhenli.

Le gouvernement par la purge
Dès son arrivée au pouvoir, en 2012, Xi Jinping rétablit une figure d’homme fort au sommet du système, en rompant avec la logique post-maoïste de direction collégiale et de succession routinisée. Xi Jinping entreprend également une transformation des lieux de pouvoir eux-mêmes. Il réforme les structures du Parti, de l’État et de l’Armée populaire de libération (APL) afin d’empêcher que des centres d’autorité autonomes ne se reconstituent durablement. À partir de 2015 dans l’APL, puis en 2018 dans le Parti et l’État, les réformes déplacent les centres de décision, renforcent les commissions directement rattachées au Comité central et multiplient les chaînes de surveillance parallèles aux hiérarchies administratives ordinaires. La purge devient ainsi l’un des instruments de cette transformation institutionnelle : elle écarte des hommes, mais permet aussi de défaire les réseaux qui les soutiennent et de recomposer les bureaucraties du Parti et de l’État. La reprise en main commence par deux sous-systèmes particulièrement puissants : les réseaux sécuritaires de Zhou Yongkang, puis le haut commandement militaire associé à Xu Caihou et Guo Boxiong. Leur démantèlement permet au Centre de reprendre la main sur les appareils. Les évictions de l’hiver 2025-2026 ne sortent pas de nulle part. Elles marquent l’aboutissement d’une transformation engagée plus d’une décennie auparavant.
Xi Jinping face à la mosaïque du pouvoir
Sous Xi Jinping, la purge devient un instrument ordinaire de transformation du système. Elle institutionnalise un mouvement de « rectification permanente ». Elle continue d’éliminer des individus mais elle accompagne aussi les réformes, accélère le renouvellement des élites et maintient les réseaux politiques, économiques et militaires dans un état de recomposition permanente. Cette logique s’étend de la bureaucratie civile à l’APL et au complexe militaro-industriel. Les purges frappent les sous-bases de pouvoir autant que les personnes. Les inspecteurs de la Commission centrale d’inspection de la discipline, qui constitue l’un des principaux instruments de police politique du régime, remontent les réseaux de pouvoir dans les provinces, les entreprises et les filières stratégiques. Enfin, la purge produit un récit autant qu’elle transforme le pouvoir. Le régime met en scène les chutes individuelles, les confessions et les « disparitions », tandis que les luttes de pouvoir et leurs enjeux réels restent largement hors champ. Cette dramaturgie entretient à la fois la crainte à l’intérieur du système et l’opacité pour les observateurs extérieurs.

En route pour le XXIe Congrès du PCC en octobre 2027
Le prochain test sera celui de la succession. En 2027 ou en 2032, il ne s’agira pas seulement de choisir un homme, mais de redistribuer les principaux leviers entre le Parti, l’État et l’armée. Une dissociation contrôlée des fonctions – par exemple autour de Cai Qi – permettrait alors de voir si l’architecture construite depuis 2012 peut fonctionner sans rester entièrement confondue avec Xi Jinping. Durant cette phase de transition, l’autorité du Centre pourrait se fissurer et les organes disciplinaires cesser d’être un instrument de contrôle unifié pour devenir une ressource dans la compétition entre prétendants. La purge pourrait alors produire l’effet inverse de celui recherché : paralyser les appareils et finir par atteindre ceux-là mêmes qui l’administrent. Si plusieurs centres de pouvoir entraient en concurrence, une crise de succession pourrait se muer en crise de régime.
La purge hors de la boîte noire du PCC
Mais cette mécanique ne concerne plus seulement le fonctionnement interne du système politique chinois. L’architecture de contrôle construite sous le second mandat de Xi Jinping pour surveiller les hommes, contenir les nouvelles bases de pouvoir et administrer les rapports de force internes au PCC et dans l’APL, commence aussi à accompagner la projection extérieure de la Chine dans des espaces où elle n’exerce pourtant pas sa souveraineté. Que se passe-t-il lorsque les mécanismes forgés à l’intérieur de la boîte noire du PCC commencent à produire des effets au-delà du territoire chinois ? Ses luttes internes, ses mécanismes d’exclusion et ses instruments de contrôle peuvent-ils se projeter dans les réseaux économiques, technologiques et politiques que Pékin déploie à l’étranger ? Et sous quelles formes : sanctions, restrictions d’accès, pressions sur les entreprises et sur les coopérations ? Le gouvernement par la purge était jusqu’ici un problème de politique intérieure chinoise. À mesure que ses mécanismes de surveillance et d’exclusion accompagnent la projection internationale de la Chine, il devient aussi le nôtre.
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L’auteur
Laurent Malvezin est chercheur associé à l’Institut Thomas More. De nationalité française, ancien élève de l’Université de Pékin (1990-1993), il est diplômé de chinois à l’Institut National des Langues et Civilisations Orientales (INALCO-Paris). Il a commencé sa carrière comme analyste et conseiller Chine au ministère des Armées. Il a ensuite été directeur des études pour l’Asie dans un cabinet de prévention des risques des entreprises françaises et européennes. À partir de 2014, il poursuit cette activité au sein du cabinet Montsalvy Consulting Firm qu’il a créé. En 2013, il est membre fondateur du Cercle K2. Intervenant dans les entreprises et les institutions publiques (École Nationale de la Magistrature ENM, Fondation Bru, IHEDN-ANAJ, INHESJ, etc.), il contribue à des revues spécialisées et publie dans la presse nationale. En mars 2025, il rejoint l’équipe de l’Institut Thomas More pour travailler sur les enjeux politiques et économiques de la montée en puissance de la Chine • |

