« Tout projet écologique implique de voir la nature comme un sujet à respecter et à aimer »

Marc Le Chevallier, chercheur à la London School of Economics (LSE) et à University College London (UCL)

 

7 octobre 2026 • Le Figaro • Tribune •


Le pape Léon XIV a rappelé à l’Unesco que la crise écologique est avant tout une crise anthropologique. Auteur du rapport L’écologie des liens : réconcilier le citoyen, la nature et le territoire, publié par l’Institut Thomas More et Nuances d’avenir, Marc Le Chevallier plaide pour une écologie des liens, décentralisée et enracinée dans les territoires, à rebours de toute logique de contrôle.


C’est dans un pays encore marqué par des incendies sans précédent que le pape Léon XIV a récemment rappelé à l’Unesco les fondements de la vision écologique de l’Église. Dans la lignée de l’encyclique Laudato si’ de son prédécesseur François, il a affirmé que la crise écologique est d’abord « une crise anthropologique ». Notre volonté de dominer la nature n’est que l’extension de notre disposition à dominer d’autres humains.

Une écologie des liens

« Tout est lié », disait en effet le pape François. L’écologie est une affaire de liens, et notre rupture avec la nature exprime d’abord notre incapacité à reconnaître ceux qui nous constituent. Tout projet écologique implique de voir la nature comme un sujet à respecter et à aimer. C’est par une révolution des liens, plutôt que par une logique du contrôle, que l’on peut mobiliser les citoyens et les encourager aux sacrifices que l’écologie requiert. Il nous faut une écologie des liens.

Ces liens ne peuvent être abstraits ni imposés par le haut, au risque de réadopter la logique de contrôle dont il faut se détourner. Ils doivent être construits par le bas, par les citoyens eux-mêmes, ancrés dans un territoire et un paysage concrets. Comme l’écrivait François, c’est l’« instance locale » qui peut susciter « un amour profond pour sa terre ». C’est à cette échelle que l’on prend conscience que nous sommes « inclus » dans la nature et « enchevêtrés avec elle ».

Une approche enracinée

Et c’est avec ce regard local et relationnel que l’on constate, partout en France, que des citoyens pratiquent déjà une écologie concrète. Ce sont les bénévoles des associations de conservation comme la LPO (Ligue pour la protection des oiseaux), qui protègent leur environnement ; ceux d’Emmaüs ou du Secours catholique, qui pratiquent une écologie populaire par le réemploi ; ou encore les associations patrimoniales qui font vivre des héritages inscrits dans le paysage.

Les liens entre les citoyens et l’écologie existent donc déjà, et ne demandent qu’à éclore davantage. Il faut pour cela s’éloigner d’une logique dogmatique et technocratique et adopter une approche ascendante et enracinée. Comme le jardinier qui compose avec son sol plutôt que de chercher à le dominer, il faut s’adapter aux particularités locales, irriguer les milliers d’initiatives déjà actives et accompagner davantage de citoyens dans leur engagement.

Une approche décentralisée

À quoi ressemble concrètement une écologie qui tourne le dos à la logique de contrôle ? Elle suppose d’abord un système bien plus décentralisé. Les maires et les acteurs de terrain, pourtant en première ligne du combat écologique, subissent depuis plusieurs années l’approche planificatrice de l’État central.

L’autonomie fiscale des communes est passée de 47 % en 2019 à 40 % en 2024. Sept points perdus en cinq ans, alors qu’en Suède ou en Espagne elle tourne autour de 60 %. Pour redonner aux communes les moyens d’une action écologique innovante, on pourrait inscrire ce seuil de 60 % dans la Constitution et donner aux gouvernements successifs quinze à vingt ans pour l’atteindre.

Cela ne signifie pas pour autant la disparition de l’État. À l’image du modèle danois, qui associe un État fort et des collectivités fortes (et parvient à tenir ses engagements climatiques), l’État devrait fixer un cap ambitieux et laisser aux collectivités la plus grande liberté pour l’atteindre. En cessant d’intervenir dans des réalités locales complexes, il pourrait concentrer ses efforts sur la coordination de l’action écologique à l’échelle nationale.

Mais la subsidiarité ne peut s’arrêter aux mairies. Elle suppose de mobiliser directement les citoyens, par un tissu associatif et une économie sociale et solidaire plus forts et autonomes. On pourrait ainsi favoriser les financements privés et philanthropiques dans l’ESS, ou porter à 75 % la réduction d’impôt sur les dons aux associations écologiques, comme c’est déjà le cas pour l’aide aux personnes en difficulté.

Commencer par l’éducation

L’écologie requiert également de reconnaître sa dimension culturelle. Les collectivités pourraient ancrer la sensibilisation écologique dans les identités locales et les attachements territoriaux, ou travailler plus étroitement avec les millions de chasseurs et de pêcheurs que l’Office français de la biodiversité reconnaît déjà comme des « acteurs clés de la biodiversité ».

Enfin, comme l’a rappelé Léon XIV à l’Unesco, l’écologie commence par l’éducation. Or cette éducation ne peut fonctionner sans un rapport concret à la nature, dont trop de jeunes sont aujourd’hui privés. On pourrait créer un programme national de classes nature et ruralité pour les écoles REP et REP+, mené avec les associations de jeunesse. Les élèves passeraient plusieurs semaines à la campagne pour découvrir la biodiversité, mais aussi les savoir-faire des agriculteurs et des artisans.

À l’approche de la présidentielle, une écologie des liens inspirée par le pape François peut offrir des clés essentielles pour reconstruire notre rapport à la nature. Elle cherche à bâtir sur ce qui existe, à retisser ce qui a été rompu et à soutenir ceux qui agissent déjà sur le terrain. Plutôt que d’adopter une logique de contrôle, elle cultive les liens pluriels qui rattachent les citoyens à la nature.