12 octobre 2026 • Les Echos • Analyse •
La France ne sera pas la Grèce, s’obstine-t-on à répéter pour conjurer le sort. Une certitude rassurante mais dangereuse, démontre Alban Magro, qui analyse comment l’explosion de notre dette et le coût de son refinancement nous rapprochent dangereusement d’une cure d’austérité subie.
« La France ne sera pas la Grèce ». Cette phrase, qui résonne comme une petite mélodie agréable, revient de plus en plus souvent dans le débat médiatique actuel. Le gouverneur de la Banque de France s’est lui-même montré confiant récemment, Pierre Moscovici avant lui, et la formule rassure comme un adage auquel on se raccroche malgré tout : ce qui n’est jamais arrivé n’arrivera pas.
Le problème, c’est que cette assurance résiste mal aux chiffres de l’année en cours. La France empruntait à 3,53 % sur dix ans début janvier, elle emprunte aujourd’hui autour de 4,76 %, après un plus haut à 4,78 % le 28 septembre. Une hausse d’environ 1,2 point, sans crise financière mondiale, pour atteindre le plus haut niveau depuis juillet 2008.
Le niveau de ce taux n’est pourtant pas ce qu’il révèle de plus grave. Son rang l’est davantage. Sur le tableau des rendements souverains de la zone euro, la France occupe désormais la première place, devant l’Italie, l’Espagne, le Portugal, la Belgique et la Grèce elle-même. Nous refinançons notre dette plus chère que les pays dont on nous expliquait qu’ils formaient la périphérie et nous le cœur, tandis que l’écart avec l’Allemagne, à près de 1 %, n’avait plus été observé depuis 2012, c’est-à-dire depuis la crise des dettes souveraines.
Ces taux ne sanctionnent aucun accident de marché mais une situation budgétaire parfaitement documentée : une dette publique portée à 115,6 % du PIB fin 2025, soit 3 460 milliards d’euros, un déficit encore établi à 5,1 % du PIB après 5,8 % en 2024, une dépense publique de 57,2 % du PIB adossée à des prélèvements obligatoires de 43,6 %, et l’absence de tout budget à l’équilibre depuis 1974. S&P a tiré les conséquences de cette trajectoire en dégradant la France en A+ à l’automne dernier, et trois agences doivent se prononcer d’ici la fin novembre.
Une dette de ce montant refinancée à de tels taux fait cesser l’effet dit « boule de neige » d’être une hypothèse théorique. L’effet est simple : le déficit nourrit la dette, la dette inquiète les créanciers, l’inquiétude fait monter les taux et les taux creusent à leur tour le déficit. Chaque tour de roue alourdit le suivant. La charge de la dette atteint déjà 74 milliards d’euros en 2026 et constitue le premier poste du budget de l’État, devant l’éducation et la défense. À mesure que la dette se renouvelle, cette facture pourrait franchir les 100 milliards autour de 2030.
Voilà pourquoi la comparaison grecque mérite mieux que l’invocation rituelle dont elle fait l’objet. On la brandit sans jamais raconter comment la Grèce en est arrivée là, alors que toute la leçon tient dans une chronologie. En 2008, la dette grecque valait 109 % du PIB, soit moins que la nôtre aujourd’hui, et trois ans plus tard elle atteignait 172 %. Les taux ont suivi la même verticale, passant d’environ 5 % en 2009 à 12 % fin 2010, puis à plus de 25 % fin 2011 et à 31 % en mars 2012, jusqu’à l’insolvabilité et la restructuration. Le basculement n’a pas pris une décennie mais trente-six mois.
Comparaison n’est pas identité, et ce qui sépare la Grèce de 2010 de la France de 2026 doit être dit. Athènes avait falsifié ses comptes, ne pesait que 2 % du PIB de la zone euro et affrontait la crise sans aucun mécanisme de secours, puisque ceux-ci ont précisément été construits pour elle et après elle. La France dispose aujourd’hui de ces instruments, Mécanisme européen de stabilité (MES) et opérations monétaires sur titres (OMT), et se trouve par ailleurs trop grande pour être traitée comme la Grèce, ce qui la protège autant que cela l’expose, aucun dispositif européen n’étant calibré pour une dette de 3 500 milliards. Ces mécanismes ne s’activent en outre jamais gratuitement mais contre un programme d’ajustement négocié. Le risque français n’est donc pas le défaut spectaculaire : il est la mise sous tutelle, autrement dit l’austérité subie plutôt que choisie.
Nul ne peut affirmer avec certitude que ce scénario adviendra et nul ne peut sérieusement l’écarter, car les marchés ne se dégradent jamais linéairement : ils tiennent puis ils lâchent, presque toujours sur un événement politique plutôt que comptable. Or les marchés de prédiction accordent aujourd’hui moins d’une chance sur deux à l’adoption d’un budget avant la fin de l’année.
Cette défiance a une cause, identifiée depuis vingt ans au moins sans avoir jamais été traitée, et qui tient en sept points de PIB de dépense publique au-dessus de la moyenne de la zone euro, soit 285 milliards d’euro (en retirant la France du calcul pour la zone euro). Quand bien même ce chiffre ne traduit pas seulement notre inefficacité mais aussi des périmètres différents (retraites et santé étant chez nous largement publiques là où elles sont privées ailleurs), c’est bien cet écart auquel il est nécessaire de s’atteler, et de tout urgence.
La réduction de la dépense publique sera le seul moyen de stabiliser la dette avant de desserrer des prélèvements parmi les plus lourds du monde. C’est surtout tout l’écart entre une austérité imposée par un créancier et une réforme décidée par un Parlement. Les Grecs n’ont pas eu ce choix, nous l’avons encore, mais pour un temps qui se compte désormais en trimestres.
